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Le 25 mars 1954 je recevais le télégramme suivant de Son
Altesse le Prince Moulay Hassan :
VOUS
AVISONS QUE NAISSANCE SE SITUERA 10 AVRIL PROCHAIN - STOP -
VOUS SERONS OBLIGES FAIRE NECESSAIRE POUR VOYAGE RAPIDE -
STOP - AMITIE - STOP - POUR SIDI MOHAMMED BEN YOUSSEF
SIGNE PRINCE MOULAY HASSAN
Le 31 mars 1954 le Ministre des Affaires Étrangères adressait au Haut Commissaire de la République à Madagascar les instructions
suivantes :
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« J’ai l’honneur de vous confirmer mon télégramme de ce jour,
relatif au voyage à Madagascar du Docteur Dubois-Roquebert. Je vous prie
de bien vouloir autoriser le Docteur Dubois-Roquebert à accéder
librement auprès de tous les membres de la famille de S.M. Sidi
Mohammed Ben Youssef et à s’entretenir personnellement avec eux
pendant la durée de son séjour à Madagascar ».
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Sa Majesté ayant souhaité ma présence pour l’arrivée de son
dernier-né, je venais la retrouver à Antsirabé le 4 avril.
L’heureux événement dont la date ne pouvait être prévue avec
précision eut lieu le 14 avril, à 13h30. Lalla Bahia, épouse de
S.M. Sidi Mohammed Ben Youssef, donnait le jour à un beau bébé
de sexe féminin que Sa Majesté prénomma Lalla Amina.
Afin d’éviter le pire, tant pour la mère que pour l’enfant, je
m’étais trouvé dans l’obligation de pratiquer une opération
césarienne. Je fus heureux d’annoncer à Sa Majesté à la fin de
mon intervention, selon la formule, que la mère et l’enfant se
portaient bien. La convalescence de mon impériale opérée se
termina dans les conditions les meilleures.
La venue au monde de son Altesse Royale la Princesse Lalla Amina
devait être la seule note de joie de l’ex-Souverain et de sa
famille pendant toute la période de l’exil.
Sa Majesté et les Princes ne cessèrent à partir de cette date,
de me donner des nouvelles et des photographies de la jeune
princesse à l’occasion de chaque lettre qu’ils m’adressèrent.
Le Prince Moulay Hassan la nommant « votre fille adoptive ».
Le Prince Moulay Abdallah écrivant « notre petite sœur pousse
bien car tout le monde s’occupe d’elle. Elle crée un brin de
gaieté dans notre foyer ». A l’occasion de son premier
anniversaire, Sa Majesté écrivait « Nous avons fêté ces jours
derniers l’anniversaire de Lalla Amina mais il était visible
qu’une place, la vôtre, manquait à la réunion », ou
encore le 29 décembre 1954 : « Nous avons reçu votre
lettre du 24 décembre et il n’est pas besoin de vous dire que
Nous aussi Nous Nous sommes transportés par le souvenir et
l’affection, vers ce temps où, ensemble, nous complotions les
surprises que Noël apportait à votre petite famille. »
Ces commentaires et ces attentions touchantes, emprunts d’une
grande sensibilité, attestaient de cet amour des enfants et de
ce sens aigu de la famille que je partageais avec Sa Majesté
Mohammed V . Sa Majesté avait su inculquer à leurs Altesses les
Princes et les Princesses cette valeur suprême qu’elle concevait
comme étant un des fondements de la société marocaine.
Ce séjour m’avait permis de me rendre compte à quel point les
journées étaient monotones et longues à Antsirabé . J’en étais
revenu frappé.
L’hôtel Terminus, où était installé l’ex-Sultan et sa suite,
contrairement à ce qu’on a écrit, n’était pas un Palace et cela
pour une excellente raison, c’est qu’il n’existait pas de Palace
à Madagascar, pas plus que d’ascenseur, ce dernier était inconnu
dans la Grande Ile. C’ était un hôtel construit il y a plus de
20 ans et qui, si à l’époque à laquelle il avait été édifié
avait marqué un progrès, se trouvait, malgré les efforts
louables qui avaient été accomplis pour l’aménager, au-dessous
des normes de l’hôtellerie moderne.
A mon arrivée, j’avais eu l’honneur d’être invité à la table de
Sa Majesté, son fils, le Prince Moulay Hassan, Monsieur Lamarle,
Ministre Plénipotentiaire et le Colonel Touya constituaient les
autres convives.
Le Colonel Touya, qui s’était occupé de Sa Majesté depuis son
arrivée à Madagascar jusqu’au 14 avril, n’avait pas tardé, lui
non plus, à gagner la confiance et l’estime de celle-ci.
L’ex-Souverain avait été rapidement séduit par l’urbanité, la
finesse et les sentiments d’humanité qu’il avait appréciés chez
ce représentant du Gouvernement, heureusement choisi par
Monsieur Bargnes, Haut Commissaire en France. On pouvait
prévoir, d’après les premiers contacts qui avaient été pris, que
son successeur, Monsieur Vendenboomgaerde, Inspecteur des
Affaires Administratives serait appelé à jouir du même crédit
auprès de l’ex-Souverain.
Le Souverain ne comprenait pas qu’après avoir été éloigné du
Maroc, il ait continué à être soumis à l’autorité de la
Résidence Générale de Rabat.
Il ne comprenait pas les mesures de haute surveillance,
blessantes et vexatoires auxquelles il était soumis : plutôt que
de condescendre à des contacts qu’il jugeait incompatibles avec
son rang, il préférait vivre en reclus. Pendant cinq mois, il
n’avait pas franchi le seuil des deux hôtels qu’il avait
successivement habités.
L’ex-Souverain ne comprenait pas davantage que 67 millions lui
soient réclamés comme frais de séjour en Corse, ce qui portait à
420.000 francs la note des frais quotidiens. Cet état de choses
paraissait d’autant plus inconcevable qu’à Antsirabé, les frais
de gestion ayant été établis avec l’aide du Colonel Touya, les
dépenses quotidiennes étaient équilibrées avec 80.000 francs
bien que le coût de la vie fut plus élevé à Madagascar.
A Antsirabé le Prince Moulay Hassan était le principal
collaborateur du Souverain. Il lui servait à la fois de
conseiller, de chef de cabinet et de secrétaire particulier.
L’exil avait eu comme conséquence de rapprocher le Prince Moulay
Hassan de son frère le Prince Moulay Abdallah. Celui-ci avait
séduit sans calcul et avec une grande simplicité tous ceux qui
l’entouraient par ses qualités de bon sens, de cœur et d’esprit.
Son Altesse le Prince Moulay Abdallah est doté d’un sens de la
taquinerie très proche du mien et c’ est avec un réel plaisir
que nous y donnions libre cours à chaque occasion.
L’ex-Sultan menait une vie patriarcale au milieu d’un entourage
de 30 personnes. La majeure partie de la famille s’occupait de
l’entretien de cette grande maison, de la surveillance de la
cuisine, laquelle était un mélange de cuisine française et
marocaine. Je fus du reste chargé d’expédier dès mon retour des
pieds de menthe, de la viande séchée, du bois de santal ainsi
que le matériel de cuisine indispensable, tel que plats à
tajines, couscoussiers, poêles à pastilla...etc
. On s’occupait également de l’entretien des vêtements et même
de leur confection car, comment à Madagascar, se procurer la garde-robe
marocaine classique ?
Sa Majesté excellait à diriger et à coordonner ces activités et
Elle avait su reconstituer l’ambiance qu’Elle avait créé à Zonza:
la coutume était respectée, l’étiquette était maintenue et les
rares audiences accordées dans le salon de l’hôtel Terminus,
rappelaient en tous points, celles qui avaient lieu dans le
Palais de Rabat.
Le service de protection, pour dissimulé qu’il fût, n’en
existait pas moins et l’ex-Sultan considérait qu’il était traité
en prisonnier ; c’était, d’après lui, une singulière façon de
concevoir cette hospitalité sur laquelle il comptait lorsqu’il
avait quitté le Maroc.
Si Sidi Mohammed Ben Youssef admettait, à la rigueur, que le
Gouvernement Français, après avoir été trompé, ait accepté
d’appliquer une décision fallacieusement attribuée au peuple
Marocain, il ne comprenait pas du tout, par contre, que la
France dont la mission était de l’accueillir donnât à son exil
un caractère de sanction.
Cet éloignement à Madagascar ressemblait à une relégation et
cette constatation le décevait et l’attristait.
Sa Majesté, bien qu’Elle n’ait été ni rebelle, ni ennemie de la
France dont elle fut l’alliée fidèle pendant toute la guerre,
constatait avec amertume qu’Elle subissait un sort
singulièrement semblable à celui d’Abd El Krim. Elle rappelait
également les régimes dont bénéficièrent ses Oncles, Moulay
Hafid qui finit ses jours à Enghien, Abd El Aziz qui se fixa à
Tanger et le Bey de Tunis, Moncef, qui se vit attribuer comme
résidence un château dans la région de Pau.
Si la signature de l’accord conclu récemment avec le
Gouvernement Français rassurait l’ex-Souverain sur la possession
de ses biens, Il ne cessait de demeurer inquiet quant à l’avenir
des siens : ce n’est pas à Madagascar, affirmait-il, qu’il
pourrait utilement compléter l’éducation de ses enfants ni
songer à l’établissement de ses filles.
A ces soucis de père de famille s’ajoutait le goût personnel
qu’il avait pour la vie française. Il se plaisait à répéter
qu’en dehors de la communauté musulmane, seule la France, dont
il connaissait le charme, dont il appréciait les habitants ainsi
que les coutumes, était susceptible de lui donner un asile
acceptable. Il voyait donc, dans un retour éventuel dans la
métropole, la réalisation de ses vœux ainsi que la fin d’un
régime que rien, dans son attitude passée, ne pouvait
justifier.
Au point de vue politique, l’ancien Sultan suivait l’évolution
de la situation au Maroc à travers la presse . Il m’avait
demandé de souscrire des abonnements au journal Le Monde, Le
Figaro, Combat, L’Express, Témoignage Chrétien, Franc-Tireur,
L’Observateur.
Il déplorait avec tristesse les attentats qui se commettaient et
il regrettait profondément le sang qui coulait, que ce sang soit
marocain ou français, ainsi que la vanité des efforts qu’il
avait déployés pour éviter une situation aussi tragique.
Je m’étais permis d’exposer à l’ex-Sultan un point de vue
personnel qui était le suivant : on pouvait craindre, si la
situation s’aggravait au Maroc, que la question marocaine ne
s’internationalise ; la position géographique du Maroc, sa
proximité de l’Europe, son importance stratégique, les
conventions diplomatiques qui avaient permis l’instauration du
Traité de Protectorat, empêchaient les puissances atlantiques et
outre atlantiques de se désintéresser de ce qui s’y passait.
Contrairement à ce qu’on pouvait lire dans certains journaux, la
situation ne se poserait pas éventuellement en Afrique du Nord
comme elle se pose en Indochine car l’Afrique du Nord, isolée
par la mer et le désert, se trouverait réduite à ses propres
moyens et ce ne sont pas les puissances de la Ligue Arabe qui
lui fourniraient les ressources que la Chine communiste offre au
Viet-Minh ! En l’occurrence, en cas de conférence
internationale, si la France risquait de perdre beaucoup, le
Maroc n’aurait rien à gagner.
En écoutant cet exposé, Sa Majesté s’était bornée à me rappeler
ce qu’Elle m’avait affirmé bien souvent au cours de nos
entretiens familiers, à savoir que son seul but était d’arriver
à une entente avec la France dans un tête à tête confiant
excluant surtout toute intervention étrangère. D’après Elle, un
tel accord ne pouvait être obtenu qu’à Paris, en dehors de
l’atmosphère passionnée du Maroc.
Lorsque je la quittai, j’exprimai à Sa Majesté que le vœu de
tous ceux qui lui voulaient du bien , et ils étaient nombreux à
Paris, était qu’il fît preuve de patience. Tous souhaitaient que
le Souverain s’organise dans sa nouvelle existence, qu’il sache
attendre et qu’il fasse confiance à l’avenir.
Dès que les circonstances le permettraient, les amis de Sa
Majesté combleraient son vœu de s’installer en France. Je Lui
avais d’ailleurs appris que la dignité de son attitude lui avait
acquis de nombreuses sympathies. |