Sommaire
 
     
  Mon premier séjour auprès de S.M. Sidi Mohammed  
  Ben Youssef en exil à Madagascar et la naissance de  
 

S.A.R. la Princesse Lalla Amina le 14 avril 1954

 
     
 
 
 
 

   Le 8 mars 1954 je recevais de la part Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef la lettre suivante :                               

 

              SA MAJESTÉ            Antsirabé, le 8 Mars 1954

SIDI MOHAMMED BEN YOUSSEF 

                         au Docteur DUBOIS-ROQUEBERT

                         en sa clinique, avenue d’Alger,Alger,Alger,

                                                   Rabat

                                                   MAROC

Cher Docteur et Ami, 

        Si votre famille et vous-même, suivez par la pensée Nos divers périples, Nous aussi par cette même pensée, affectueuse et fidèle, ne cessons de garder en nous, vivaces malgré l’espace et le temps, ces heures inoubliables où Notre amitié réciproque pouvait s’exprimer de vive voix et non par le moyen d’un langage écrit dont la matérialité même, accuse l’impuissance à traduire fidèlement ces mille et une nuances dont se plaisent à se parer l’estime et l’affection.

Cette estime et cette affection mutuelles, il faut en voir la source dans notre commun souci de réaliser, vous, en vrai Français, et Nous, en Souverain Marocain, cette harmonie tant souhaitée et d’établir une cohabitation idéale entre Marocains et Français, et Nous sommes convaincus que, malgré les difficultés, vous continuerez à œuvre pour un si noble objectif.

Dans les épreuves pénibles que Notre Majesté a traversées, la sollicitude et le dévouement d’un Ami tel que vous, ont été pour nous d’un prix inestimable. 

Nous avons par ce même courrier adressé une lettre à Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères, le priant de vous donner l’autorisation de venir jusqu'à Nous, afin d’assister Notre épouse, lors de la naissance de notre enfant. Naissance qui va se situer dans la première quinzaine du mois d’avril. 

Nous vous prions de faire, de votre côté, les démarches qui s’imposent en pareil cas.

Nous suivons avec une attention toujours égale à elle-même, l’évolution de votre petite famille que nous considérons un peu comme la Nôtre et ce n’est pas sans fierté que nous apprenons, par vos lettres, les progrès scolaires de vos deux fils et le charme croissant de Béatrice. 

Nous prions le Très Haut de vous prendre, vous et les vôtre sous Sa Divine Garde et qu’il vous octroie la prospérité et le bonheur que Nous vous souhaitons du plus profond de Nous même.

                 (Signé :Sidi Mohammed Ben Youssef)
 
 
 
 
 

   Le 25 mars 1954 je recevais  le télégramme suivant de Son Altesse le Prince Moulay Hassan : 

VOUS AVISONS QUE NAISSANCE SE SITUERA 10 AVRIL PROCHAIN - STOP - VOUS SERONS OBLIGES FAIRE NECESSAIRE POUR VOYAGE RAPIDE - STOP - AMITIE - STOP - POUR SIDI MOHAMMED BEN YOUSSEF  SIGNE  PRINCE MOULAY HASSAN

   Le 31 mars 1954 le Ministre des Affaires Étrangères adressait au Haut Commissaire de la République à Madagascar les instructions suivantes :

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« J’ai l’honneur de vous confirmer mon télégramme de ce jour, relatif au voyage à Madagascar du Docteur Dubois-Roquebert. Je vous prie de bien vouloir autoriser le Docteur Dubois-Roquebert à accéder librement auprès de tous les membres de la famille de S.M. Sidi Mohammed Ben Youssef et à s’entretenir personnellement avec eux pendant la durée de son séjour à Madagascar ».

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Sa Majesté ayant souhaité ma présence pour l’arrivée de son dernier-né,  je venais la retrouver à Antsirabé le 4 avril. 

L’heureux événement dont la date ne pouvait être prévue avec précision eut lieu le 14 avril, à 13h30. Lalla Bahia, épouse de S.M. Sidi Mohammed Ben Youssef,  donnait le jour à un beau bébé de sexe féminin que Sa Majesté prénomma Lalla Amina. 

Afin d’éviter le pire, tant pour la mère que pour l’enfant, je m’étais trouvé dans l’obligation de pratiquer une opération césarienne. Je fus heureux d’annoncer à Sa Majesté à la fin de mon intervention,  selon la formule, que la mère et l’enfant se portaient bien. La convalescence de mon impériale opérée se termina  dans les conditions les meilleures. 

La venue au monde de son Altesse Royale la Princesse Lalla Amina devait être la seule note de joie de l’ex-Souverain et de sa famille pendant toute la période de l’exil.  

Sa Majesté et les Princes  ne cessèrent à partir de cette date, de me donner des nouvelles et des photographies de la jeune princesse à l’occasion de chaque lettre qu’ils m’adressèrent.  

Le Prince Moulay Hassan la nommant « votre fille adoptive ». Le Prince Moulay Abdallah écrivant « notre petite sœur pousse bien car tout le monde s’occupe d’elle. Elle crée un brin de gaieté dans notre foyer ». A l’occasion de son premier anniversaire, Sa Majesté écrivait « Nous avons fêté ces jours derniers l’anniversaire de Lalla Amina mais il était visible qu’une place, la vôtre,  manquait à la réunion », ou encore le 29 décembre 1954 :  « Nous avons reçu votre lettre du 24 décembre et il n’est pas besoin de vous dire que Nous aussi Nous Nous sommes transportés par le souvenir et l’affection, vers ce temps où, ensemble, nous complotions les surprises que Noël apportait à votre petite famille. » 

Ces commentaires et ces attentions touchantes, emprunts d’une grande sensibilité, attestaient de cet amour des enfants et de ce sens aigu de la famille que je partageais avec Sa Majesté Mohammed V . Sa Majesté avait su inculquer à leurs Altesses les Princes et les Princesses cette valeur suprême qu’elle concevait comme étant un des fondements de la société marocaine. 

Ce séjour m’avait permis de me rendre compte à quel point les journées étaient monotones et longues à Antsirabé . J’en étais revenu frappé. 

L’hôtel Terminus, où était installé l’ex-Sultan et sa suite, contrairement à ce qu’on a écrit, n’était pas un Palace et cela pour une excellente raison, c’est qu’il n’existait pas de Palace à Madagascar, pas plus que d’ascenseur, ce dernier était inconnu dans la Grande Ile. C’ était un hôtel construit il y a plus de 20 ans et qui, si à l’époque à laquelle il avait été édifié avait marqué un progrès,  se trouvait, malgré les efforts louables qui avaient été accomplis pour l’aménager, au-dessous des normes de l’hôtellerie moderne. 

A mon arrivée, j’avais eu l’honneur d’être invité à la table de Sa Majesté, son fils, le Prince Moulay Hassan, Monsieur Lamarle, Ministre Plénipotentiaire et  le Colonel Touya constituaient les autres convives.

Le Colonel Touya, qui s’était occupé de Sa Majesté depuis son arrivée à Madagascar jusqu’au 14 avril, n’avait pas tardé, lui non plus, à gagner la confiance et l’estime de celle-ci. 

L’ex-Souverain avait été rapidement séduit par l’urbanité, la finesse et les sentiments d’humanité qu’il avait appréciés chez ce représentant du Gouvernement, heureusement choisi par Monsieur Bargnes, Haut Commissaire  en France. On pouvait prévoir, d’après les premiers contacts qui avaient été pris, que son successeur, Monsieur Vendenboomgaerde, Inspecteur des Affaires Administratives serait appelé à jouir du même crédit auprès de l’ex-Souverain. 

Le Souverain ne comprenait pas qu’après avoir été éloigné du Maroc, il ait continué à être soumis à l’autorité de la Résidence Générale de Rabat. 

Il ne comprenait pas les mesures de haute surveillance, blessantes et vexatoires auxquelles il était soumis : plutôt que de condescendre à des contacts qu’il jugeait incompatibles avec son rang, il préférait vivre en reclus. Pendant cinq mois, il n’avait pas franchi le seuil des deux hôtels qu’il avait successivement habités. 

L’ex-Souverain ne comprenait pas davantage que 67 millions lui soient réclamés comme frais de séjour en Corse, ce qui portait à 420.000 francs la note des frais quotidiens. Cet état de choses paraissait d’autant plus inconcevable qu’à Antsirabé, les frais de gestion ayant été établis avec l’aide du Colonel Touya, les dépenses quotidiennes étaient équilibrées avec 80.000 francs bien que le coût  de la vie fut plus élevé à Madagascar. 

A Antsirabé le Prince Moulay Hassan était le principal collaborateur du Souverain. Il lui servait à la fois de conseiller, de chef de cabinet et de secrétaire particulier. L’exil avait eu comme conséquence de rapprocher le Prince Moulay Hassan de son frère le Prince Moulay Abdallah. Celui-ci avait séduit sans calcul et avec une grande simplicité tous ceux qui l’entouraient par ses qualités de bon sens, de cœur et d’esprit. Son Altesse le Prince Moulay Abdallah est doté d’un sens de la taquinerie très proche du mien et c’ est avec un réel plaisir que nous y donnions libre cours à chaque occasion.

L’ex-Sultan menait une vie patriarcale au milieu d’un entourage de 30 personnes. La majeure partie de la famille s’occupait de l’entretien de cette grande maison, de la surveillance de la cuisine, laquelle était un mélange de cuisine française et marocaine. Je fus du reste chargé d’expédier dès mon retour des pieds de menthe, de la viande séchée, du bois de santal ainsi que le matériel de cuisine indispensable, tel que plats à tajines, couscoussiers, poêles à pastilla...etc . On s’occupait également de l’entretien des vêtements et même de leur confection car, comment à Madagascar, se procurer la garde-robe marocaine classique ? 

Sa Majesté excellait à diriger et à coordonner ces activités et Elle avait su reconstituer l’ambiance qu’Elle avait créé à Zonza: la coutume était respectée, l’étiquette était maintenue et les rares audiences accordées dans le salon de l’hôtel Terminus, rappelaient en tous points, celles qui avaient lieu dans le Palais de Rabat.  

Le service de protection, pour dissimulé qu’il fût, n’en existait pas moins et l’ex-Sultan considérait qu’il était traité en prisonnier ; c’était, d’après lui, une singulière façon de concevoir cette hospitalité sur laquelle il comptait lorsqu’il avait quitté le Maroc.

Si Sidi Mohammed Ben Youssef admettait, à la rigueur, que le Gouvernement Français, après avoir été trompé, ait accepté d’appliquer une décision fallacieusement attribuée au peuple Marocain, il ne comprenait pas du tout, par contre, que la France dont la mission était de l’accueillir donnât à son exil un caractère de sanction.  

Cet éloignement à Madagascar ressemblait à une relégation et cette constatation le décevait et l’attristait. 

Sa Majesté, bien qu’Elle n’ait été ni rebelle, ni ennemie de la France dont elle fut l’alliée fidèle pendant toute la guerre, constatait avec amertume qu’Elle subissait un sort singulièrement semblable à celui d’Abd El Krim. Elle rappelait également les régimes dont bénéficièrent ses Oncles, Moulay Hafid qui finit ses jours à Enghien, Abd El Aziz qui se fixa à Tanger et le Bey de Tunis, Moncef, qui se vit attribuer comme résidence un château dans la région de Pau. 

Si la signature de l’accord conclu récemment avec le Gouvernement Français rassurait l’ex-Souverain sur la possession de ses biens, Il ne cessait de demeurer inquiet quant à l’avenir des siens : ce n’est pas à Madagascar, affirmait-il, qu’il pourrait utilement compléter l’éducation de ses enfants ni songer à l’établissement de ses filles. 

A ces soucis de père de famille s’ajoutait le goût personnel qu’il avait pour la vie française. Il se plaisait à répéter qu’en dehors de la communauté musulmane, seule la France, dont il connaissait le charme, dont il appréciait les habitants ainsi que les coutumes, était susceptible de lui donner un asile acceptable. Il voyait donc, dans un retour éventuel dans la métropole, la réalisation de ses vœux ainsi que la fin d’un régime que rien, dans son attitude passée, ne pouvait justifier. 

Au point de vue politique, l’ancien Sultan suivait l’évolution de la situation au Maroc  à travers la presse . Il m’avait demandé de souscrire des abonnements au journal Le Monde, Le Figaro, Combat, L’Express, Témoignage Chrétien, Franc-Tireur, L’Observateur.

Il déplorait avec tristesse les attentats qui se commettaient et il regrettait profondément le sang qui coulait, que ce sang soit marocain ou français, ainsi que la vanité des efforts qu’il avait déployés pour éviter une situation aussi tragique. 

Je m’étais permis d’exposer à l’ex-Sultan un point de vue personnel qui était le suivant : on pouvait craindre, si la situation s’aggravait au Maroc, que la question marocaine ne s’internationalise ; la position géographique du Maroc, sa proximité de l’Europe, son importance stratégique, les conventions diplomatiques qui avaient permis l’instauration du Traité de Protectorat, empêchaient les puissances atlantiques et outre atlantiques de se désintéresser de ce qui s’y passait.

Contrairement à ce qu’on pouvait lire dans certains journaux, la situation ne se poserait pas éventuellement en Afrique du Nord comme elle se pose en Indochine car l’Afrique du Nord, isolée par la mer et le désert, se trouverait réduite à ses propres moyens et ce ne sont pas les puissances de la Ligue Arabe qui lui fourniraient les ressources que la Chine communiste offre au Viet-Minh ! En l’occurrence, en cas de conférence internationale, si la France risquait de perdre beaucoup, le Maroc n’aurait rien à gagner. 

En écoutant cet exposé, Sa Majesté s’était bornée à me rappeler ce qu’Elle m’avait affirmé bien souvent au cours de nos entretiens familiers, à savoir que son seul but était d’arriver à une entente avec la France dans un tête à tête confiant excluant surtout toute intervention étrangère. D’après Elle, un tel accord ne pouvait être obtenu qu’à Paris, en dehors de l’atmosphère passionnée du Maroc. 

Lorsque je la quittai, j’exprimai à Sa Majesté que le vœu de tous ceux qui lui voulaient du bien , et ils étaient nombreux à Paris, était qu’il fît preuve de patience. Tous souhaitaient que le Souverain s’organise dans sa nouvelle existence, qu’il sache attendre et qu’il fasse confiance à l’avenir.

         Dès que les circonstances le permettraient, les amis de Sa Majesté combleraient son vœu  de s’installer en France. Je Lui avais d’ailleurs appris que la dignité de son attitude lui avait acquis de nombreuses sympathies.

 
 

 

 
 

Mohammed V, Hassan II, tels que je les ai connus