Sommaire
 
     
  Ma mission officielle pour le Gouvernement Français  
  auprès de S.M. Mohammed V en exil à Madagascar  
 

le 18 octobre 1954

 
     
 
 
 
 

Arrivé à Antsirabé le 18 octobre au soir, j’avais été immédiatement reçu par Sidi Mohammed Ben Youssef qui m’avait exprimé sa joie de me voir revenir à Madagascar et aussi sa surprise. 

Je trouvai Sidi Mohammed Ben Youssef encore plus amer que je ne l’avais laissé le 15 avril dernier. Il ressentait chaque jour davantage les cruautés de l’exil et se considérait, nous l’avons dit par ailleurs, comme prisonnier. 

Afin de ne pas l’entretenir dans l’illusion, j’avais commencé par lui annoncer que je n’étais pas venu pour Le ramener en France mais bien pour Lui faire connaître les intentions du Président Mendes-France dont m’avait fait part le 16 octobre, veille de mon départ, Monsieur Christian Fouchet, Ministre des Affaires Tunisiennes et Marocaines. 

Avant d’entrer dans le vif du sujet de ma mission nous prîmes le temps de passer en revue certains des différents problèmes que vivait la Famille Royale en exil .La vie que Sa Majesté menait à Antsirabé contrastait singulièrement avec celle que nous lui avions connue à Rabat alors qu’il se montrait le plus actif des Marocains.

L’ex-Souverain ne voulait engager aucune activité, telle que par exemple la création et la gestion d’un domaine, qui fût de nature à laisser supposer à ses sujets qu'il se résignait à se fixer définitivement dans la Grande Île. C’est ce sentiment, entre autres, qui l’avait poussé à renoncer à faire venir son frère le Prince Moulay Hassan.  

L’hôtel Terminus, d’après Sa Majesté, ne se prêtait en aucune façon à l’observation des règles de la vie musulmane car il n’était pas facile d’empêcher une promiscuité contraire à la tradition. 

Nous avions évoqué, à plusieurs reprises, les 35 gendarmes qui entouraient l’hôtel Terminus et Sidi Mohammed Ben Youssef m’avait fait remarquer que les consignes de sécurité le concernant n’avaient pas été modifiées depuis son séjour en Corse, consignes qui avaient reçu l’approbation de M. Martinaud Deplat, alors Ministre de l’Intérieur. 

 Le Commissaire de la Sûreté Générale Boeuf veillait à ce que les consignes de protection soient scrupuleusement observées et, ainsi que j’ai eu l’occasion de le constater, il lui arrivait parfois de le faire de manière totalement impulsive et violente! (Voir lettre SAR le Prince Moulay Hassan ci-contre). Cependant ses collaborateurs ne se départissent jamais de qualités de tact, de bonne éducation et de discrétion qui avaient acquis à cette équipe la confiance de l’ex-Souverain.  

Mais quelques fussent les qualités déployées par ces fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions, l’ex-Sultan n’en ressentait pas moins les restrictions d’une liberté à laquelle il avait toujours été accoutumé.  

Les 170 kilomètres de mauvaise route qui séparaient Antsirabé de Tananarive, seule ville susceptible d’offrir quelques distractions, rendaient ces déplacements difficiles. 

Sa Majesté m’avait fait remarquer que le gouvernement français n’avait pas tenu la promesse faite de réparer les torts causés à ses biens en l’échange du quitus qu’il avait donné début avril au gouvernement Laniel. Il s'était lui même engagé à ne pas entamer de poursuites à condition qu’on réparât les torts qu’il avait subis. 

Sidi Mohammed Ben Youssef, malgré tous ces tourments, n’entendait pas réclamer une amélioration de son sort ; il était même prêt à en accepter une aggravation afin de protester avec plus de force contre ce qu’il considérerait comme une atteinte à sa dignité. 

En résumé, si l’homme souffrait, de par la force de son fatalisme musulman, l’homme politique restait intraitable. 

Je rappelai à Sa Majesté que, conformément aux déclarations faites le 27 août dernier, à l’Assemblée Nationale par M. le Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères, le gouvernement était arrivé à cette conclusion que seule, la désignation d’un nouveau Sultan serait susceptible de faire sortir le Maroc de l’impasse dans lequel il se trouvait.  

J’avais insisté sur le fait que si le Gouvernement de la République m’avait désigné pour transmettre sa pensée et recueillir le point de vue de Sa Majesté, ma mission n’était qu’officieuse, mon voyage revêtait avant tout un caractère privé et je n’avais aucune qualité pour engager le gouvernement. 

J’avais indiqué à Sa Majesté que le Gouvernement Français, qui s’était révélé au cours des derniers mois être un gouvernement d’action, avait :

   la ferme volonté d’apporter coûte que coûte, et dans un très proche délai, une solution à la question marocaine, 

  l’espoir que l’ex-Souverain l'aiderait étant entendu que cela signifierait pour lui son transfert en France. 

J’avais demandé à Sa Majesté, au nom du Gouvernement Français, si elle envisageait favorablement une telle solution, et si dans l’affirmative, elle serait disposée à donner son accord par une déclaration publique.

Je ne crois pas trahir la pensée de Sa Majesté en rapportant ainsi sa réponse : 

«A Notre Grand Regret, Nous ne pouvons souscrire à la proposition du Gouvernement Français tendant à Nous faire appuyer la désignation d’un nouveau souverain pour plusieurs raisons. 

 Nous avons été illégalement dépouillé d’un Trône qui Nous appartient et que Nous entendons ne pas abandonner. Le coup de force du 20 août, qui Nous a éloigné du Maroc est la conséquence d’un complot et non de la volonté du peuple, ce que les événements ultérieurs se sont chargés de démontrer. 

Notre consentement à une telle désignation équivaudrait, pour Nous, à accepter une abdication déguisée, or Nous avons rejeté celle-ci le 20 août 1953 alors que Nous étions entourés de mitraillettes, et que Notre palais était cerné par les blindés. 

Une telle abdication ne saurait trouver sa justification que dans une faute constitutionnelle ou dans un manquement aux règles de l’Islam : or, à ce sujet, Nous n’avons rien à Nous reprocher. La fidélité du peuple Marocain Nous impose l’obligation morale de ne jamais consentir à un tel acte. 

Ayant régné 26 ans sur le peuple Marocain, Nous connaissons bien ses réactions et Nous pouvons d’ores et déjà vous prédire que la désignation d’un troisième souverain, bien loin d’apporter un apaisement, ne ferait qu’aggraver une situation déjà fort compromise. 

 Au cours de Notre règne, Nous n’avons jamais cessé de manifester à la France la constance de Notre attachement . 

Vous vous trouviez près de Nous, en 1939, lorsque la guerre fut déclarée et vous n’avez pas oublié, je pense, l’élan qui, sur l’heure, Nous a poussé à faire cause commune avec vous. 

Vous savez quelle fut Notre réaction, lorsque le représentant de votre pays Nous a fait part, officiellement, de la défaite. Nous n’avons jamais cru que celle-ci pût être définitive. Nous avons été un des premiers à comprendre la pensée d’espérance du Général de Gaulle. 

Vous savez, vous qui ne Nous avez pas quitté, pendant 17 ans, quelle fut Notre loyauté pendant cette période d’armistice qui se prolongea jusqu’au débarquement américain. A ce sujet, Nous sommes reconnaissant à Monsieur Christian Fouchet d’avoir mis un point final à cette campagne de basse calomnie qui tendait à accréditer auprès de l’opinion publique que Nous avions entretenu des relations avec les ennemis de la France et de ses alliés. 

Vous vous trouviez encore près de Nous lorsque, le 20 août 1953, dans les conditions que vous savez, le représentant du Gouvernement de la République Nous a contraint à quitter Notre patrie.  

Or depuis cette époque, Nous sommes traité en prisonnier... Nous serions en droit d’en vouloir à votre pays or, sachez le, Nos sentiments pour la France n’ont pas changé. 

Appelé par la Providence à être associé de la façon la plus intense au jeu politique, Nous supportons aujourd’hui un sort cruel : Nous ne saurions nous en étonner car Nous connaissons l’Histoire et, davantage encore, les hommes ! 

Ainsi que Nous vous en faisions part lors de votre dernier séjour, Nous ne cessons de déplorer le sang qui coule, que celui-ci soit Marocain ou français.  

Si Nous croyons à l’avenir de Notre pays étant donné la qualité de son peuple, son prestigieux passé, la richesse de son sol, Nous sommes certain qu’il doit devenir un des plus dynamiques des Etats Arabes , Nous n’ignorons pas que l’aide de la France lui est encore nécessaire ; Nous l’ignorons d’autant moins qu’à notre époque, l’isolement, pour un Etat, n’est plus possible.  

Nous sommes donc prêt pour toutes ces raisons à accorder à la France, Notre concours le plus loyal et le plus complet afin d’étudier avec elle toute solution susceptible d’éclaircir la situation cependant, Nous proclamons, sans orgueil, mais avec conviction que le Maroc est appelé à prendre rang parmi les nations autonomes. Nos sujets savent en effet que Nous aurons eu le mérite de leur montrer la voie du progrès et Nous sommes certain que Notre règne comptera dans l’Histoire du Maroc.  

Nous entendons donc ne commettre aucun acte susceptible de ternir l’éclat d’un règne que l’Histoire jugera, dussent Nos souffrances et Notre exil se prolonger ». 

L’ex-Souverain ne m’avait donc pas dissimulé que bien qu’il refusât catégoriquement le fait de cautionner un nouveau Sultan, il était disposé à accorder son concours le plus large au Gouvernement Français afin d’étudier avec lui toute solution susceptible d’éclaircir la situation. Toutefois, avant d’entreprendre une telle étude, le Souverain posait comme condition essentielle son retour en France et cela, moins pour des raisons de convenance personnelle que pour des raisons politiques.  

Je n’étais nullement surpris par les propos du Souverain. 

J’avais en effet eu l’insigne honneur de me trouver auprés du Souverain lorsqu’en 1939, il tira spontanément son épée pour se ranger aux côtés de la France. 

J’avais vu se briser sur les marches du Trône en 1940, en 1941 et en 1942 toutes les intrigues qui se proposaient d’attirer le Souverain hors de la voie qu’Il avait choisie dans le chemin de la fidélité. 

C’est également en ma seule présence que Sa Majesté avait appris, par la radio, les détails de la convention d’armistice : je fus le témoin ému de sa consternation mais aussi de son sang froid et de sa confiance dans l’avenir. (1)

(1) L'annonce officielle de la défaite fut faite au Souverain, en l'abscence du Résident Général par M. Morize. Voir documents annexes. 

Depuis que la possibilité m’avait été donnée de connaître Sa Majesté Mohammed V dès 1937 j’avais pu d’emblée me convaincre que la voie qu’Elle s’était tracée n’avait qu’un but : amener un jour son peuple à l’indépendance, et cela dans le cadre de l’amitié française. En tant qu’homme libre ce but ne pouvait que m’inciter au respect, en tant que Français il ne pouvait m’inspirer qu’un dévouement le plus total. 

Combien de fois l’Ex-Souverain ne m’avait-il répété au cours de son règne: « Je ne serais jamais ce Sultan fantoche  que  certains désireraient me voir devenir et qui ne saurait en rien du reste être utile à votre Pays » ! Malgré cela je me rendais compte que tant en Corse qu’à Madagascar son cœur de croyant ne contenait ni acrimonie ni vindicte. 

La raison de cette attitude, c’est  qu’ en  toutes  circonstances Sidi Mohammed Ben Youssef savait établir la différence qui existait entre ce que représentait la France traditionnelle, avec son idéal et sa permanence, et le jeu politique, jeu éphémère et divers, dont il était la très malheureuse victime.

A certains qui prétendront que mes sentiments d’amitié m’aveuglaient, je répondrai qu’une longue expérience des hommes me permet d’affirmer que seuls de très grands caractères sont capables d’un tel détachement et d’une telle hauteur de vues. Sidi Mohammed Ben Youssef appartenait à une classe exceptionnelle d’homme. 

J’étais plus que jamais déterminé, jusque les pieds dans la tombe s’il le fallait, à adjurer mes compatriotes de cesser de faire du tort à Celui qui avait été le Loyal Ami des mauvais jours: cela n’étant pas digne d’un pays qui se réclame de Du Guesclin et de Bayard ! 

Le ministre Christian Fouchet m'avait demandé de lui télégraphier le résultat de ma démarche auprès de Sa Majesté. Puis réflexion faite, souhaitant conserver à cette démarche son caractère totalement confidentiel il m'avait fait contacté dans la nuit du 18 octobre pour me demander de remettre un compte rendu à un messager sûr ou de venir lui rendre compte moi même. 

C'est cette seconde solution que je choisi et j'adressai à M. Christion Fouchet le télégramme suivant : "Jugeant ma mission terminée, j'estime en effet vous rendre compte de vive voix. Prendrai prochain avion partant seulement vendredi 22. Serai à Paris samedi. Si vous désirez me voir immédiatement, veuillez envoyer voiture Orly." 

Lorsque je rapportais ce refus catégorique d’abdiquer au Ministre des Affaires Tunisiennes et Marocaines je pouvais constater que la déconvenue du Gouvernement Français était complète et d’autant plus grande que ce refus avait été exprimé à ma personne. 

Ma mission venait de persuader le Gouvernement Français qu’il n’obtiendrait jamais l’abdication de Sidi Mohammed Ben Youssef.  

Il était clair à partir de ce moment là, que la question monarchique demeurait au cœur du problème et que la seule issue au règlement de la crise marocaine ne pouvait être que le fruit de la négociation. 

De retour à Rabat l’attentat dont venait d’être victime Closterman et les menaces dont j’étais l’objet étaient assez révélateurs du climat qui régnait. Certains Français aveuglés par la passion ne voyaient en moi qu’un collaborateur de l'Istiqlal ce qui était assez inattendu alors que je n’avais cessé au cours de ma vie d’ignorer les partis de mon propre pays et même les associations d’anciens combattants malgré une guerre de 1914 honorable dont j’avais ramené une blessure, 4 citations et même la Légion d’Honneur ! J’informai par lettre M. Christian Fouchet, Ministre des Affaires Marocaines et Tunisiennes de cette situation, tout en lui indiquant que n’ayant aucune confiance dans la police j’avais organisé ma propre protection.

La mission qui m’avait été confiée et à propos de laquelle, malgré les pressions dont j’avais été l’objet, j’avais gardé le secret le plus absolu, intriguait vivement tous les milieux, tant français que Marocains. 

Les quelques contacts que j’avais eus avec les nationalistes me prouvèrent que ces derniers, bien que beaucoup plus modérés que les exilés de Madagascar que j’avais quittés le 21 octobre, n’acceptaient nullement la situation de fait créé par les dirigeants de 1953 qui le 20 août avaient humilié le Souverain et le peuple Marocain. 

J’avais indiqué au Directeur du Cabinet du Résident Général que je me tenais à sa disposition dans la mesure où celui-ci jugerait utile de me rencontrer. Je fus convoqué dès le lendemain. M. Francis Lacoste m’interrogea sur ma mission dont je lui exposais succinctement le but et le résultat. Je lui développai mon point de vue tel que je l’avais exprimé à M. Christian Fouchet, lequel concluait à la nécessité de ramener Sidi Mohammed Ben Youssef en France, le plus rapidement possible et sans conditions. En prenant congé du Résident, je lui affirmai que si une telle décision était adoptée par le gouvernement et que si les Marocains apprenaient que c'est à lui qu’il fallait en attribuer l’initiative, son crédit s’affirmerait et que de grandes réalisations lui deviendraient possibles. 

Quel était le climat et l'état d'esprit qui régnaient à cette époque parmi les Français du Maroc ? 

Français et Marocains étaient hélas près de se haïr. Leur coexistence précaire était pratiquement fondée sur des rapports de force. Depuis la soumission d'Abd El Krim, les relations entre Marocains et Français étaient fondées sur l’ignorance ou la défiance mutuelles, à quelques exceptions près : aucun contact humain, profond, vrai. Nulle trace d’osmose, en aucun domaine sauf, en apparence, chez les jeunes intellectuels nationalistes.

Le Maroc, sur toile de fond de réalisations spectaculaires, se présentait en fait tragiquement à mes yeux : neuf millions de Marocains vivaient dans des conditions le plus souvent misérables, exploités, réduits au silence par la contrainte, administrés malgré eux, privés de l’exercice des droits de l’homme, contrariés dans leurs aspirations à une vie intellectuelle, sociale et politique conforme aux préceptes de l’Islam comme aux impératifs du monde moderne, sujets d’un Sultan qu’ils vénéraient mais dont ils savaient bien qu’il ne disposait que d’un fragile simulacre d’autorité.  

Ce résultat était le produit de cette faute lourde, sciemment perpétrée dès l’arrivée de Steeg et de ce que Lyautey précisément abominait : l’administration directe. Il était la contrefaçon malhabile d’une œuvre admirable, il est vrai à peine ébauchée. 

On pouvait croire qu’ayant accaparé tous les pouvoirs, la Résidence gouvernait. Il n’en était rien. Elle administrait, ce qui était assez différent. Elle évitait soigneusement toutes réformes réelles et l’échec qu’elle provoqua de la tentative de modernisation rurale, était la preuve de son impuissance à concevoir avec hardiesse. Elle exécutait les hautes et basses œuvres des véritables maîtres du Maroc : les prépondérants. Ce n’est pas la France que je mets en cause ici, mais une certaine conception avouée ou non, de l’exploitation de l’empire chérifien au profit de quelques-uns.

J'attribue les mérites des réalisations françaises en terre marocaine principalement à la France, à la nation Française, et non aux affairistes qui se sont installés au Maroc, dans le dessein, légitime en somme, d’y faire fortune plus vite et plus facilement qu’ailleurs.  

Ces messieurs, au demeurant fort honorables, voulaient nous persuader que leur présence au Maroc était la seule manifestation valable du prestige et du génie français. Lorsqu’ils confondaient ainsi, sans trop de vergogne, leurs entreprises et les œuvres de leur patrie, lorsqu’ils identifiaient les desseins de la France et la politique de leurs intérêts personnels, peut-être défendables, j'estimais avoir le droit de marquer mon désaccord, convaincu de ne pas me tromper, estimant que l’on est toujours du bon côté quand on est avec ceux qui souffrent la persécution et l’injustice. 

Le choix par Sidi Mohammed Ben Youssef, pour assurer la défense de ses intérêts privés de deux avocats du barreau de Paris, Maître Georges Izard et Maître Paul Weill, devait s’avérer extrêmement judicieux. 

En effet, bien qu’officiellement ces deux avocats se fussent engagés à ne défendre que les intérêts privés du Souverain, leur action en réalité dépassa ce stade pour se placer le moment venu au plan politique.  

Etant extrêmement bien introduits dans les milieux politiques et dans l’intimité même de certains hommes les plus influents de la capitale, ils agirent durant toute la période de l’exil en véritables représentants et conseillers du Souverain. 

Me Izard avait été au cours de sa vie professionnelle successivement défenseur ou conseil du Néo-Destour, du Bey, de certains dirigeants de l'Istiqlal. Le caractère illégal de la déposition de Sidi Mohammed Ben Youssef avait immédiatement rallié ce brillant juriste au côté de l’ex-Sultan dans son combat pour la restitution de son trône.  

Ce rôle en faveur du retour de l’ex-Sultan sur son trône devait finalement connaître son apothéose lorsque Me Izard prenant mon relais à Madagascar parvint à élaborer avec Sidi Mohammed Ben Youssef la lettre-programme ou « plan d’Antsirabé » du 26 décembre 1954 qui établissait les bases d’une solution ménageant les intérêts des deux partis . Ce plan était un compromis qui allait constituer la base du futur débat. Me Izard devait parvenir après huit mois d’efforts à faire prendre ce plan en considération par le gouvernement français . 

Le  Président  Edgar Faure avait en effet, selon son expression,  « laissé au frigidaire » le règlement de l’affaire marocaine et il fallu attendre l’assassinat à Casablanca de mon ami Jacques Lemaigre-Dubreuil, industriel propriétaire du journal Maroc Presse, en Juin 1955 pour qu’il se décidât à ouvrir le dossier. 

Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef était comme à l'accoutumée à l'écoute et très sensible à la situation au Maroc qui ne cessait de se dégrader. Elle m'adressait le 4 août 1955  le  message  suivant : 

«Bien  des  maux  se  sont  abattus  tout dernièrement sur Notre Pays et Nous apprécions mieux que quiconque les tourments de conscience qui vous assaillent car vous portez au Maroc un amour certain. Notre exil que vous connaissez pour l'avoir pratiqué quelques jours, déjà si triste et si vide, se double du drame toujours plus tragique qui se déroule dans Notre Patrie ».

Le 31 octobre 1955 Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef regagnait la France. Les négociations de la Celle-Saint-Cloud débouchaient sur l’Indépendance. Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef regagnait le Maroc le 16 novembre 1955.

 
 

 

 
 

Mohammed V, Hassan II, tels que je les ai connus