Arrivé à Antsirabé le 18 octobre au soir, j’avais été
immédiatement reçu par Sidi Mohammed Ben Youssef qui m’avait
exprimé sa joie de me voir revenir à Madagascar et aussi sa
surprise.
Je trouvai Sidi Mohammed Ben Youssef encore plus amer que je
ne l’avais laissé le 15 avril dernier. Il ressentait chaque
jour davantage les cruautés de l’exil et se considérait,
nous l’avons dit par ailleurs, comme prisonnier.
Afin de ne pas l’entretenir dans l’illusion, j’avais
commencé par lui annoncer que je n’étais pas venu pour Le
ramener en France mais bien pour Lui faire connaître les
intentions du Président Mendes-France dont m’avait fait part
le 16 octobre, veille de mon départ, Monsieur Christian
Fouchet, Ministre des Affaires Tunisiennes et Marocaines.
Avant d’entrer dans le vif du sujet de ma mission nous
prîmes le temps de passer en revue certains des différents
problèmes que vivait la Famille Royale en exil .La vie que Sa
Majesté menait à Antsirabé contrastait singulièrement avec
celle que nous lui avions connue à Rabat alors qu’il se
montrait le plus actif des Marocains.
L’ex-Souverain ne voulait engager aucune activité, telle que par
exemple la création et la gestion d’un domaine, qui fût de
nature à laisser supposer à ses sujets qu'il se résignait à se
fixer définitivement dans la Grande Île. C’est ce sentiment,
entre autres, qui l’avait poussé à renoncer à faire venir son
frère le Prince Moulay Hassan.
L’hôtel Terminus, d’après Sa Majesté, ne se prêtait en aucune
façon à l’observation des règles de la vie musulmane car il
n’était pas facile d’empêcher une promiscuité contraire à la
tradition.
Nous avions évoqué, à plusieurs reprises, les 35 gendarmes qui
entouraient l’hôtel Terminus et Sidi Mohammed Ben Youssef
m’avait fait remarquer que les consignes de sécurité le
concernant n’avaient pas été modifiées depuis son séjour en
Corse, consignes qui avaient reçu l’approbation de M. Martinaud
Deplat, alors Ministre de l’Intérieur.
Le Commissaire de la Sûreté Générale Boeuf veillait à ce que
les consignes de protection soient scrupuleusement observées et,
ainsi que j’ai eu l’occasion de le constater, il lui arrivait
parfois de le faire de manière totalement impulsive et violente!
(Voir lettre SAR le Prince Moulay Hassan ci-contre). Cependant
ses collaborateurs ne se départissent jamais de qualités de
tact, de bonne éducation et de discrétion qui avaient acquis à
cette équipe la confiance de l’ex-Souverain.
Mais quelques fussent les qualités déployées par ces
fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions, l’ex-Sultan
n’en ressentait pas moins les restrictions d’une liberté à
laquelle il avait toujours été accoutumé.
Les 170 kilomètres de mauvaise route qui séparaient Antsirabé de
Tananarive, seule ville susceptible d’offrir quelques
distractions, rendaient ces déplacements difficiles.
Sa Majesté m’avait fait remarquer que le gouvernement français
n’avait pas tenu la promesse faite de réparer les torts causés à
ses biens en l’échange du quitus qu’il avait donné début avril
au gouvernement Laniel. Il s'était lui même engagé à ne pas
entamer de poursuites à condition qu’on réparât les torts qu’il
avait subis.
Sidi Mohammed Ben Youssef, malgré tous ces tourments,
n’entendait pas réclamer une amélioration de son sort ; il était
même prêt à en accepter une aggravation afin de protester avec
plus de force contre ce qu’il considérerait comme une atteinte à
sa dignité.
En résumé, si l’homme souffrait, de par la force de son
fatalisme musulman, l’homme politique restait intraitable.
Je rappelai à Sa Majesté que, conformément aux déclarations
faites le 27 août dernier, à l’Assemblée Nationale par M. le
Président du Conseil, Ministre des Affaires Étrangères, le
gouvernement était arrivé à cette conclusion que seule, la
désignation d’un nouveau Sultan serait susceptible de faire
sortir le Maroc de l’impasse dans lequel il se trouvait.
J’avais insisté sur le fait que si le Gouvernement de la
République m’avait désigné pour transmettre sa pensée et
recueillir le point de vue de Sa Majesté, ma mission n’était
qu’officieuse, mon voyage revêtait avant tout un caractère privé
et je n’avais aucune qualité pour engager le gouvernement.
J’avais indiqué à Sa Majesté que le Gouvernement Français, qui
s’était révélé au cours des derniers mois être un gouvernement
d’action, avait :
la ferme volonté d’apporter coûte que coûte, et dans un très
proche délai, une solution à la question marocaine,
l’espoir que l’ex-Souverain l'aiderait étant entendu que cela
signifierait pour lui son transfert en France.
J’avais demandé à Sa Majesté, au nom du Gouvernement Français,
si elle envisageait favorablement une telle solution, et si dans
l’affirmative, elle serait disposée à donner son accord par une
déclaration publique.
Je ne crois pas trahir la pensée de Sa Majesté en rapportant
ainsi sa réponse :
«A
Notre Grand Regret, Nous ne pouvons souscrire à la proposition
du Gouvernement Français tendant à Nous faire appuyer la
désignation d’un nouveau souverain pour plusieurs raisons.
Nous avons été illégalement dépouillé d’un Trône qui Nous
appartient et que Nous entendons ne pas abandonner. Le coup de
force du 20 août, qui Nous a éloigné du Maroc est la conséquence
d’un complot et non de la volonté du peuple, ce que les
événements ultérieurs se sont chargés de démontrer.
Notre consentement à une telle désignation équivaudrait,
pour Nous, à accepter une abdication déguisée, or Nous avons
rejeté celle-ci le 20 août 1953 alors que Nous étions entourés
de mitraillettes, et que Notre palais était cerné par les
blindés.
Une telle abdication ne saurait trouver sa justification
que dans une faute constitutionnelle ou dans un manquement aux
règles de l’Islam : or, à ce sujet, Nous n’avons rien à Nous
reprocher. La fidélité du peuple Marocain Nous impose
l’obligation morale de ne jamais consentir à un tel acte.
Ayant régné 26 ans sur le peuple Marocain, Nous
connaissons bien ses réactions et Nous pouvons d’ores et déjà
vous prédire que la désignation d’un troisième souverain, bien
loin d’apporter un apaisement, ne ferait qu’aggraver une
situation déjà fort compromise.
Au cours de Notre règne, Nous n’avons jamais cessé de
manifester à la France la constance de Notre attachement .
Vous vous trouviez près de Nous, en 1939, lorsque la
guerre fut déclarée et vous n’avez pas oublié, je pense, l’élan
qui, sur l’heure, Nous a poussé à faire cause commune avec vous.
Vous savez quelle fut Notre réaction, lorsque le
représentant de votre pays Nous a fait part, officiellement, de
la défaite. Nous n’avons jamais cru que celle-ci pût être
définitive. Nous avons été un des premiers à comprendre la
pensée d’espérance du Général de Gaulle.
Vous savez, vous qui ne Nous avez pas quitté, pendant 17
ans, quelle fut Notre loyauté pendant cette période d’armistice
qui se prolongea jusqu’au débarquement américain. A ce sujet,
Nous sommes reconnaissant à Monsieur Christian Fouchet d’avoir
mis un point final à cette campagne de basse calomnie qui
tendait à accréditer auprès de l’opinion publique que Nous
avions entretenu des relations avec les ennemis de la France et
de ses alliés.
Vous vous trouviez encore près de Nous lorsque, le 20 août
1953, dans les conditions que vous savez, le représentant du
Gouvernement de la République Nous a contraint à quitter Notre
patrie.
Or depuis cette époque, Nous sommes traité en
prisonnier... Nous serions en droit d’en vouloir à votre pays
or, sachez le, Nos sentiments pour la France n’ont pas changé.
Appelé par la Providence à être associé de la façon la
plus intense au jeu politique, Nous supportons aujourd’hui un
sort cruel : Nous ne saurions nous en étonner car Nous
connaissons l’Histoire et, davantage encore, les hommes !
Ainsi que Nous vous en faisions part lors de votre dernier
séjour, Nous ne cessons de déplorer le sang qui coule, que
celui-ci soit Marocain ou français.
Si Nous croyons à l’avenir de Notre pays étant donné la
qualité de son peuple, son prestigieux passé, la richesse de son
sol, Nous sommes certain qu’il doit devenir un des plus
dynamiques des Etats Arabes , Nous n’ignorons pas que l’aide de
la France lui est encore nécessaire ; Nous l’ignorons d’autant
moins qu’à notre époque, l’isolement, pour un Etat, n’est plus
possible.
Nous sommes donc prêt pour toutes ces raisons à accorder à la
France, Notre concours le plus loyal et le plus complet afin
d’étudier avec elle toute solution susceptible d’éclaircir la
situation cependant, Nous proclamons, sans orgueil, mais avec
conviction que le Maroc est appelé à prendre rang parmi les
nations autonomes. Nos sujets savent en effet que Nous aurons eu
le mérite de leur montrer la voie du progrès et Nous sommes
certain que Notre règne comptera dans l’Histoire du Maroc.
Nous entendons donc ne commettre aucun acte susceptible de
ternir l’éclat d’un règne que l’Histoire jugera, dussent Nos
souffrances et Notre exil se prolonger ».
L’ex-Souverain ne m’avait donc pas dissimulé que bien qu’il
refusât catégoriquement le fait de cautionner un nouveau Sultan,
il était disposé à accorder son concours le plus large au
Gouvernement Français afin d’étudier avec lui toute solution
susceptible d’éclaircir la situation. Toutefois, avant
d’entreprendre une telle étude, le Souverain posait comme
condition essentielle son retour en France et cela, moins pour
des raisons de convenance personnelle que pour des raisons
politiques.
Je n’étais nullement surpris par les propos du Souverain.
J’avais en effet eu l’insigne honneur de me trouver auprés du
Souverain lorsqu’en 1939, il tira spontanément son épée pour se
ranger aux côtés de la France.
J’avais vu se briser sur les marches du Trône en 1940, en 1941
et en 1942 toutes les intrigues qui se proposaient d’attirer le
Souverain hors de la voie qu’Il avait choisie dans le chemin de
la fidélité.
C’est également en ma seule présence que Sa Majesté avait
appris, par la radio, les détails de la convention d’armistice :
je fus le témoin ému de sa consternation mais aussi de son sang
froid et de sa confiance dans l’avenir. (1)
(1) L'annonce officielle de la défaite fut faite au Souverain,
en l'abscence du Résident Général par M. Morize.
Voir documents
annexes.
Depuis que la possibilité m’avait été donnée de connaître Sa
Majesté Mohammed V dès 1937 j’avais pu d’emblée me convaincre
que la voie qu’Elle s’était tracée n’avait qu’un but : amener un
jour son peuple à l’indépendance, et cela dans le cadre de
l’amitié française. En tant qu’homme libre ce but ne pouvait que
m’inciter au respect, en tant que Français il ne pouvait
m’inspirer qu’un dévouement le plus total.
Combien de fois l’Ex-Souverain ne m’avait-il répété au cours de
son règne: « Je ne serais jamais ce Sultan fantoche que
certains
désireraient
me voir devenir et qui ne saurait en rien du reste être utile à
votre Pays » !
Malgré cela je me rendais compte que tant en Corse qu’à
Madagascar son cœur de croyant ne contenait ni acrimonie ni
vindicte.
La raison de cette attitude, c’est qu’ en toutes
circonstances Sidi Mohammed Ben Youssef savait établir la
différence qui existait entre ce que représentait la France
traditionnelle, avec son idéal et sa permanence, et le jeu
politique, jeu éphémère et divers, dont il était la très
malheureuse victime.
A certains qui prétendront que mes sentiments d’amitié
m’aveuglaient, je répondrai qu’une longue expérience des hommes
me permet d’affirmer que seuls de très grands caractères sont
capables d’un tel détachement et d’une telle hauteur de vues.
Sidi Mohammed Ben Youssef appartenait à une classe
exceptionnelle d’homme.
J’étais plus que jamais déterminé, jusque les pieds dans la
tombe s’il le fallait, à adjurer mes compatriotes de cesser de
faire du tort à Celui qui avait été le Loyal Ami des mauvais
jours: cela n’étant pas digne d’un pays qui se réclame de Du
Guesclin et de Bayard !
Le ministre Christian Fouchet m'avait demandé de lui
télégraphier le résultat de ma démarche auprès de Sa Majesté.
Puis réflexion faite, souhaitant conserver à cette démarche son
caractère totalement confidentiel il m'avait fait contacté dans
la nuit du 18 octobre pour me demander de remettre un compte
rendu à un messager sûr ou de venir lui rendre compte moi même.
C'est cette seconde solution que je choisi et j'adressai à M.
Christion Fouchet le télégramme suivant : "Jugeant ma mission
terminée, j'estime en effet vous rendre compte de vive voix.
Prendrai prochain avion partant seulement vendredi 22. Serai à
Paris samedi. Si vous désirez me voir immédiatement, veuillez
envoyer voiture Orly."
Lorsque je rapportais ce refus catégorique d’abdiquer au
Ministre des Affaires Tunisiennes et Marocaines je pouvais
constater que la déconvenue du Gouvernement Français était
complète et d’autant plus grande que ce refus avait été exprimé
à ma personne.
Ma mission venait de persuader le Gouvernement Français qu’il
n’obtiendrait jamais l’abdication de Sidi Mohammed Ben Youssef.
Il était clair à partir de ce moment là, que la question
monarchique demeurait au cœur du problème et que la seule issue
au règlement de la crise marocaine ne pouvait être que le fruit
de la négociation.
De retour à Rabat l’attentat dont venait d’être victime
Closterman et les menaces dont j’étais l’objet étaient assez
révélateurs du climat qui régnait. Certains Français aveuglés
par la passion ne voyaient en moi qu’un collaborateur de
l'Istiqlal ce qui était assez inattendu alors que je n’avais
cessé au cours de ma vie d’ignorer les partis de mon propre pays
et même les associations d’anciens combattants malgré une guerre
de 1914 honorable dont j’avais ramené une blessure, 4 citations
et même la Légion d’Honneur ! J’informai par lettre M. Christian
Fouchet, Ministre des Affaires Marocaines et Tunisiennes de
cette situation, tout en lui indiquant que n’ayant aucune
confiance dans la police j’avais organisé ma propre protection.
La mission qui m’avait été confiée et à propos de laquelle,
malgré les pressions dont j’avais été l’objet, j’avais gardé le
secret le plus absolu, intriguait vivement tous les milieux,
tant français que Marocains.
Les quelques contacts que j’avais eus avec les nationalistes me
prouvèrent que ces derniers, bien que beaucoup plus modérés que
les exilés de Madagascar que j’avais quittés le 21 octobre,
n’acceptaient nullement la situation de fait créé par les
dirigeants de 1953 qui le 20 août avaient humilié le Souverain
et le peuple Marocain.
J’avais indiqué au Directeur du Cabinet du Résident Général que
je me tenais à sa disposition dans la mesure où celui-ci
jugerait utile de me rencontrer. Je fus convoqué dès le
lendemain. M. Francis Lacoste m’interrogea sur ma mission dont
je lui exposais succinctement le but et le résultat. Je lui
développai mon point de vue tel que je l’avais exprimé à M.
Christian Fouchet, lequel concluait à la nécessité de ramener
Sidi Mohammed Ben Youssef en France, le plus rapidement possible
et sans conditions. En prenant congé du Résident, je lui
affirmai que si une telle décision était adoptée par le
gouvernement et que si les Marocains apprenaient que c'est à lui
qu’il fallait en attribuer l’initiative, son crédit
s’affirmerait et que de grandes réalisations lui deviendraient
possibles.
Quel était le climat et l'état d'esprit qui régnaient à cette
époque parmi les Français du Maroc ?
Français et Marocains étaient hélas près de se haïr. Leur
coexistence précaire était pratiquement fondée sur des rapports
de force. Depuis la soumission d'Abd El Krim, les relations
entre Marocains et Français étaient fondées sur l’ignorance ou
la défiance mutuelles, à quelques exceptions près : aucun
contact humain, profond, vrai. Nulle trace d’osmose, en aucun
domaine sauf, en apparence, chez les jeunes intellectuels
nationalistes.
Le Maroc, sur toile de fond de réalisations spectaculaires, se
présentait en fait tragiquement à mes yeux : neuf millions de
Marocains vivaient dans des conditions le plus souvent
misérables, exploités, réduits au silence par la contrainte,
administrés malgré eux, privés de l’exercice des droits de
l’homme, contrariés dans leurs aspirations à une vie
intellectuelle, sociale et politique conforme aux préceptes de
l’Islam comme aux impératifs du monde moderne, sujets d’un
Sultan qu’ils vénéraient mais dont ils savaient bien qu’il ne
disposait que d’un fragile simulacre d’autorité.
Ce résultat était le produit de cette faute lourde, sciemment
perpétrée dès l’arrivée de Steeg et de ce que
Lyautey précisément abominait : l’administration directe. Il
était la contrefaçon malhabile d’une œuvre admirable, il est
vrai à peine ébauchée.
On pouvait croire qu’ayant accaparé tous les pouvoirs, la
Résidence gouvernait. Il n’en était rien. Elle administrait, ce
qui était assez différent. Elle évitait soigneusement toutes
réformes réelles et l’échec qu’elle provoqua de la tentative de
modernisation rurale, était la preuve de son impuissance à
concevoir avec hardiesse. Elle exécutait les hautes et basses
œuvres des véritables maîtres du Maroc : les prépondérants. Ce
n’est pas la France que je mets en cause ici, mais une certaine
conception avouée ou non, de l’exploitation de l’empire
chérifien au profit de quelques-uns.
J'attribue les mérites des réalisations françaises en terre
marocaine principalement à la France, à la nation Française, et
non aux affairistes qui se sont installés au Maroc, dans le
dessein, légitime en somme, d’y faire fortune plus vite et plus
facilement qu’ailleurs.
Ces messieurs, au demeurant fort honorables, voulaient nous
persuader que leur présence au Maroc était la seule
manifestation valable du prestige et du génie français.
Lorsqu’ils confondaient ainsi, sans trop de vergogne, leurs
entreprises et les œuvres de leur patrie, lorsqu’ils
identifiaient les desseins de la France et la politique de leurs
intérêts personnels, peut-être défendables, j'estimais avoir le
droit de marquer mon désaccord, convaincu de ne pas me tromper,
estimant que l’on est toujours du bon côté quand on est avec
ceux qui souffrent la persécution et l’injustice.
Le choix par Sidi Mohammed Ben Youssef, pour assurer la défense
de ses intérêts privés de deux avocats du barreau de Paris,
Maître Georges Izard et Maître Paul Weill, devait s’avérer
extrêmement judicieux.
En effet, bien qu’officiellement ces deux avocats se fussent
engagés à ne défendre que les intérêts privés du Souverain, leur
action en réalité dépassa ce stade pour se placer le moment venu
au plan politique.
Etant extrêmement bien introduits dans les milieux politiques et
dans l’intimité même de certains hommes les plus influents de la
capitale, ils agirent durant toute la période de l’exil en
véritables représentants et conseillers du Souverain.
Me Izard avait été au cours de sa vie professionnelle
successivement défenseur ou conseil du Néo-Destour, du Bey, de
certains dirigeants de l'Istiqlal. Le caractère illégal de la
déposition de Sidi Mohammed Ben Youssef avait immédiatement
rallié ce brillant juriste au côté de l’ex-Sultan dans son
combat pour la restitution de son trône.
Ce rôle en faveur du retour de l’ex-Sultan sur son trône devait
finalement connaître son apothéose lorsque Me Izard prenant mon
relais à Madagascar parvint à élaborer avec Sidi Mohammed Ben
Youssef la lettre-programme ou « plan d’Antsirabé » du 26
décembre 1954 qui établissait les bases d’une solution ménageant
les intérêts des deux partis . Ce plan était un compromis qui
allait constituer la base du futur débat. Me Izard devait
parvenir après huit mois d’efforts à faire prendre ce plan en
considération par le gouvernement français .
Le Président Edgar Faure avait en effet, selon son
expression, « laissé au frigidaire » le règlement de l’affaire
marocaine et il fallu attendre l’assassinat à Casablanca de mon
ami Jacques
Lemaigre-Dubreuil, industriel
propriétaire du journal Maroc Presse, en Juin 1955 pour qu’il se
décidât à ouvrir le dossier.
Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef était comme à l'accoutumée
à l'écoute et très sensible à la situation au Maroc qui ne
cessait de se dégrader. Elle m'adressait le 4 août 1955 le
message suivant :
«Bien des maux se sont abattus tout dernièrement sur
Notre Pays et Nous apprécions mieux que quiconque les tourments
de conscience qui vous assaillent car vous portez au Maroc un
amour certain. Notre exil que vous connaissez pour l'avoir
pratiqué
quelques jours, déjà si triste et si vide, se double du
drame toujours plus tragique qui se déroule dans Notre Patrie
».
Le 31 octobre 1955 Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef
regagnait la France. Les négociations de la Celle-Saint-Cloud
débouchaient sur l’Indépendance. Sa Majesté Sidi Mohammed Ben
Youssef regagnait le Maroc le 16 novembre 1955. |