Sa Majesté Mohammed V était montée sur le trône depuis dix
ans lorsque je fis sa connaissance. Jusqu’alors le jeune et
frêle Mohammed Ben Youssef n’avait été qu’un jeune roi de
Bourges. Rigoureusement isolé, il ne cessait d’observer,
apprenait à connaître les hommes et prenait la juste mesure
des forces auxquelles, bientôt, il allait avoir à se
mesurer.
Insensiblement ce Charles VII s’était transformé ,non pas en
un Louis XI, comme on le dit trop souvent, mais en un
souverain qui, ayant réalisé qu’il se trouvait en face des
mêmes problèmes que le roi français, employa, pour les
résoudre, des solutions très différentes et d’ailleurs assez
multiples.
Cette maturation s’effectua, sans hâte, dans le silence, pour ne pas dire
dans le mystère et il me fallut, personnellement, beaucoup
de temps pour deviner quelle était la vraie
personnalité en politique de celui qui était
appelé à devenir Mohammed V. Pour comprendre cette
personnalité il convient de se référer au contexte dans
lequel celle-ci s’y est élaborée.
Du côté français, l’état d’esprit que Sidi
Mohammed Ben Youssef avait connu tout au long de son enfance et
même dès sa prime adolescence s’était transformé brusquement, en
1925, date du départ de Lyautey.
En effet, la politique d’administration directe s’installa ;
entreprise, tout d’abord avec timidité, elle ne tarda pas à se
généraliser pour devenir la doctrine de la Direction des
Affaires Politiques. Le « brain trust » de ce dernier organisme
tendait à ne considérer, dans la personne du Sultan, qu’une
entité juridique qui permettait de gouverner sans appel et
d’imposer la politique du jour. Cette personnalité n’avait le
droit de se manifester qu’à la seule condition d’approuver ce
qui était fait, en exprimant des sentiments de reconnaissance à
la nation protectrice. Cette doctrine, nous avons déjà eu
l’occasion de le faire remarquer, allait à l’encontre des idées
du Général Nogues qui, pendant toute la durée de son
proconsulat, ne cessa de la freiner dans la mesure de ses
moyens.
Du côté Marocain, Sidi Mohammed Ben Youssef se trouvait en présence de
clans puissants liés à la France aussi bien par des services
éminents rendus dans le passé que par ceux susceptibles d’être
rendus dans le futur .
Jusqu’au 18 novembre 1955, date à laquelle fut reconnue
l’indépendance du Maroc, les Sultans n’avaient cessé, sauf très
rares exceptions, de recruter leurs collaborateurs immédiats
dans un nombre fort restreint de grandes familles.
Lorsqu’on parcourt, en effet, l’histoire du Maroc, on est frappé
de retrouver, et c’est un peu l’analogue de ce qu’on observe en
Angleterre, un certain nombre de noms qui sont toujours les
mêmes.
En 1937, les hauts postes de l’Empire Chérifien, c’est à dire
les postes de gouverneur de province, de pachas de grandes
villes, de grands caïds, étaient devenus l’apanage de quelques
familles, rigoureusement soumises, elles-mêmes à travers
l’autorité d’un chef, véritable pater familias, au sens
romain du mot, qui imposait ses décisions, quelles qu’elles
fussent. Et c’est lui avec l’accord de la Résidence qui se
chargeait de répartir, parmi ses proches, les charges et les
honneurs.
Je dois ici parler de deux de ces chefs de file qui jouèrent,
dans l’Histoire du Maroc, avant et pendant le règne de Sidi
Mohammed Ben Youssef, un rôle prépondérant, il s'agit de Si Hadj
Mohammed El Mokkri, né à Tlemcen dont la famille se fixa très
tôt au Maroc et du Glaoui.
Devenu chef, à la mort de son frère, de l'importante tribu des
Glaoua qui s'étend au sud de Marrakech sur une vaste région,
Thami plus connu sous le nom de Le Glaoui était atteint de
crises comitiales qui le prenaient subitement; j'ai été le
témoin d'une de ses crises dont il se remettait rapidement et
qui n'interrompaient aucune de ses activités. Grand, mince, la
démarche souple, le geste lent, le teint cuivré, son masque
demeurait imperturbable et ses traits étaient figés comme ceux
d'un parkinsonien. Lorsque son regard, souvent perdu dans le
vague scrutait son interlocuteur, celui-ci se sentait en un
instant déshabillé, examiné, jugé.
A ces deux noms j’en ajouterai un troisième, celui de Si Kaddour
Ben Ghabrit; celui-ci, né à Tlemcen, n’était donc pas Marocain
mais algérien. Il ne se fixa au Maroc qu'après avoir passé toute
sa jeunesse et son adolescence en Algérie. Très différent des
deux premiers, tant par ses origines qui étaient modestes que
par son activité qui ne cessa d’être celle d’un habile
diplomate, c’est l’influence réelle dont il disposait à Paris
qui faisait de Si Kaddour un homme avec lequel il fallait
compter.
J’ai connu ces trois hommes qui ont bien voulu me témoigner de
l’amitié et, parfois, leur confiance. En tant que Français je
leur dois de la reconnaissance pour l’attachement qu’ils n’ont
cessé de témoigner à mon pays. Il ne fait d’ailleurs pour moi
aucun doute, que tous trois étaient des patriotes et qu’en
rendant service à la France, c’est, en fin de compte, le Maroc
qu’ils entendaient servir... Si l’étranger que je suis au Maroc a
le droit de rendre compte de la politique qui fut la leur, il
n’a pas à juger celle-ci, ce jugement restant le privilège des
seuls marocains.
Ces trois hommes, par ailleurs très différents les uns des
autres, avaient en commun de posséder tous une extraordinaire
personnalité. Tous furent dotés de cette même vitalité dont ils
usèrent largement, ce qui ne les empêcha pas d’atteindre un âge
avancé.
Sur le berceau de chacun d’eux la même fée, à la fois
bienfaisante et malicieuse, s’était penchée, les dotant
largement de ces armes qui permettent à l’homme de prétendre à
un destin hors série : l’intelligence, la maîtrise de soi-même,
l’ambition, l’amour de la vie.
Lorsque je fus appelé à les connaître, tous étaient au faîte de
leur puissance. El Hadj Mohammed El Mokkri exerçait depuis des
lustres les fonctions de grand Vizir et l’influence dont il
jouissait, auprès des Résidents Généraux qui se succédaient,
était considérable...
Le Glaoui se considérait comme le maître du Sud mais il n’était
pas difficile de percevoir que, le cas échéant, il aurait
volontiers étendu son autorité jusqu’à Rabat.
Quand à Si Kaddour Ben Ghabrit ... Il n’était nullement
intéressé par le crédit dont il pouvait disposer à Rabat. Il
entendait maintenir intact celui qu’il connaissait à Paris.
Si ces trois hommes, sous l’œil complaisant et à fortiori
complice de la Résidence Générale, s’étaient unis contre Sidi
Mohammed Ben Youssef, le trône de celui-ci n’aurait pas tardé à
vaciller dangereusement. Le souverain n’avait, en effet, pas
encore eu l’occasion de se révéler à son peuple, et si le coup
de force qui s’est accompli le 20 août 1953 avait été perpétré
en 1937-1938 le nom de Sidi Mohammed Ben Youssef n’aurait
peut-être laissé aucun souvenir dans l’Histoire de la dynastie
Alaouite.
Ce danger, pour lui mortel, le jeune Sultan le comprit avec une
extraordinaire intuition.
Ayant neutralisé Si Kaddour, il s’efforça d’user le grand Vizir.
Il ne put éviter la lutte avec le Glaoui et, s’il perdit la
première manche, il gagna la seconde... et la partie !
Sidi Mohammed Ben Youssef n’aimait pas utiliser la force et il
n’eut jamais recours à la cage de fer que connut le cardinal de
la Balue : ses méthodes étaient à base de persuasion, de mise en
demeure parfois, de diplomatie toujours. On peut dire qu'il
était plus diplomate que politique. Il parlait peu mais il
savait écouter. Il observait tout et sa mémoire était
infaillible. Sachant la valeur des mots, ne craignant pas de
faire changer une virgule dans un texte, voyant loin, très
maître de lui, rarement en colère, oriental d'allure et de
méthode, il fallait deviner sa pensée...
En 1937, la personnalité intime du Sultan
était complètement ignorée du public. Deux
motifs se conjuguaient pour entretenir cette ignorance :
1 . L’administration française n’avait aucune raison de
développer la popularité du Souverain étant donné l’opinion très
particulière et très personnelle qu’elle se faisait de
celui-ci : seul, en effet, l’intéressait, le « Sultan fiction
juridique » dont elle avait besoin pour mener la politique
qu’elle avait choisie.
2 . Sidi Mohammed Ben Youssef se trouvait très isolé dans un
palais qu’il lui arrivait souvent de comparer à une prison.
Les relations qu’il entretenait avec le monde extérieur ne
pouvaient exister que par l’intermédiaire d’un fonctionnaire qui
portait le titre de conseiller du gouvernement Chérifien. Les
demandes d’audience n’étaient reçues qu’à condition d’être
transmises par le conseiller qui assistait souvent à l’entrevue.
D’autre part, du côté Marocain un usage séculaire voulait que le
Souverain n’apparaisse à ses sujets qu’en certaines
circonstances assez espacées, et encore, ne devait-il pas se
départir d’une attitude réservée pour ne pas dire hiératique,
peu propice aux développements des contacts.
Dans ces conditions, les relations dont Sidi Mohammed Ben
Youssef avait le libre choix étaient peu nombreuses et l’opinion
publique qui ignorait ces détails s’étonnait qu’il eût fait sa
compagnie habituelle de gens modestes, de ceux qu’on
représentait comme des gens de l’office.
En fixant son choix sur de tels partenaires, on peut affirmer
que Sidi Mohammed avait fait preuve de beaucoup de sagesse et de
réalisme. Il évitait ainsi les intrigues dont il serait devenu
le centre s’il avait admis auprès de lui des fonctionnaires d’un
rang plus élevé. Les sentiments de ceux-ci eussent été
rapidement partagés entre la Résidence Générale et le Palais...
et le souci qu’ils avaient de leur avenir. En fin de compte, ils
auraient été tentés de sacrifier le second à la première. Tout
cela se serait, régulièrement, mal terminé ; or, gouverner c’est
prévoir et Sidi Mohammed a toujours vu loin.
Personnellement j’ai toujours éprouvé pour ces familiers du
Sultan amitié et estime. Si certains fonctionnaires français
avaient la mission, souvent difficile, de défendre une politique
qui ne pouvait recevoir l’accord du Palais, ces Français
modestes se chargeaient, eux, en tout temps de représenter la
France aux yeux de leur royal patron, ce qui n’était pas non
plus toujours commode. Et ils la représentaient d’autant mieux
qu’ils étaient originaires de provinces très diverses :
Normandie, Provence, Languedoc, Flandres.
Cet entourage français procurait au Souverain d’autres
avantages. Il lui permettait notamment de se familiariser avec
la langue française qu’à la fin de sa vie, il possédait
parfaitement. Ses compagnons lui facilitaient également ce
contact direct auquel il attachait tant de prix car il savait à
quel point il était, pour lui, riche d’enseignements.
On a souvent comparé Mohammed V à Louis XI. Je ne pense pas que
cette comparaison soit justifiée. Si comme le Roi français,
Mohammed V a réalisé l’unité de son pays, si, comme lui, il a eu
à réduire ses féodaux, s’il a fait preuve de la même ténacité et
de la même habileté dans sa politique, il avait horreur de la
violence, répétant souvent qu’il n’accepterait jamais d’être la
cause de sang répandu. S'il a connu, lui aussi, ses cardinaux de
La Balue, il ne se serait jamais servi de cages pour les y
enfermer.
La comparaison avec Henri IV serait plus légitime. Comme le
Béarnais, en effet, il professait le même amour pour son
prochain, surtout pour le petit peuple, il aurait volontiers
pris par exemple comme programme à l'image d'Henri IV, celui du
couscous tous les vendredis pour chacun de ses sujets.
Mohammed V était avant tout un croyant.
Bien qu’il ne m’en ait jamais parlé, il s’est entretenu à
plusieurs reprises avec ses familiers français de cette
apparition du Prophète qu’il n’oublia jamais.
Mohammed V était le chef spirituel de son peuple. Une foi
profonde n'a cessé de l'inspirer. Il associait le pouvoir à la
religion et c’est pourquoi il avait la passion de son peuple. Il
estimait, en effet, que la Providence lui avait confié la
responsabilité du Trône. Ce serait commettre une grave erreur
que d’assimiler sa conception du pouvoir à celle du droit divin
dont se réclamaient les Rois de France. Le Roi, en effet ne
s’identifiait pas à la couronne. Si les intérêts du Maroc
l’eussent exigé, si l’état de sa santé ne lui eût pas permis de
faire face aux exigences du pouvoir, il n’aurait pas hésité à
transmettre celui-ci au prince héritier.
Mohammed V croyait à sa mission de chef temporel et spirituel de
son peuple. Il savait qu'il devait le mener à l'indépendance.
Mais très averti des valeurs et des erreurs de la civilisation
occidentale, il voulait développer le Maroc tout en lui gardant
ses valeurs ancestrales et l'héritage reçu de ses aïeux. «
Évolution sans révolution », disait-il souvent.
Semblable au plus pieux de ses sujets, il remplissait chaque
jour les devoirs de sa religion : ses familiers conserveront
longtemps son image, alors que de son pas pressé et son chapelet
à la main, il parcourait les couloirs du palais.
Antsirabé, lieu de son exil, fut le témoin de ses méditations et
de sa ferveur religieuse : il consacrait plusieurs heures de la
journée à la prière.
Il n’y a rien de surprenant à ce que le chef des Croyants ait
observé scrupuleusement et dans les moindres détails les
impératifs de sa religion.
Que de fois ne l’ai-je vu, avant le dîner, se recueillir et
faire sa prière avant de se mettre à table. C’était pour lui un
geste naturel, accompli sans ostentation. Disant les prières
rituelles à l'heure exacte, même devant ses invités, même en
cours de déplacement ; l'auto s'arrêtait au bord de la route, le
Sultan descendait, étalait son tapis de prières et, debout ou
accroupi, récitait les prières sans bigoterie, en toute
simplicité, la chose allant de soi.
Il est inutile de préciser que jamais je ne vis sur la table
royale, même à l’occasion des banquets la moindre bouteille
d'alcool. Les jus de fruits, le thé, le café constituaient ses
boissons habituelles. Un jour même, à l’automne, trouvant le jus
de raisin trop fermenté, il fit remplacer le carafon par un
autre.
A l’époque du Ramadan, la cuisine française qui lui avait été
recommandée par son médecin était remplacée par de la cuisine
marocaine et le jeûne était rompu par la datte traditionnelle
qui précédait la non moins traditionnelle harira.
Mais ce croyant était tout le contraire d’un sectaire. Il avait
le respect des opinions religieuses des autres. Que de fois ne
m’a-t-il pas dit que DIEU était le même pour tous les hommes.
Sous son règne, l'Église catholique n'a subi aucune forme
d'atteinte. Elle a pu se livrer à toute ses activités et a
toujours rencontré respect et même déférence auprès du Roi et de
son gouvernement. Ce qui n'empêchait pas le Roi de souhaiter
l'expansion de l'Islam, de le voir connu, respecté, gagnant de
nouveaux adeptes.
Son pèlerinage à la Mecque pour lui comme pour tous les
musulmans avait été de la plus haute importance. Il fut très
impressionné par son séjour à Jérusalem et ce roi musulman eut
la délicate pensée de rapporter à ses amis catholiques un
chapelet.
Mohammed V était un homme social. Il a toujours
été attiré en effet par le petit peuple qu’il aimait
profondément et pour le connaître il n’hésitait pas à se
rapprocher de lui plutôt que de rester en haut de son trône .
Souvent alors qu’il conduisait sa voiture, il lui arrivait de
répondre à l’appel d’un auto-stoppeur, de le faire monter à ses
côtés et d’entamer avec le voyageur auquel il avait soin de ne
pas révéler son identité, une conversation dont il faisait son
profit.
D’autres fois, il lui arrivait d’entrer incognito chez un
modeste épicier berbère, de se rendre compte de l’ambiance de la
boutique et même de faire quelques emplettes.
On faisait volontiers des gorges chaudes de ce souverain qui se
complaisait dans la compagnie de son chauffeur, de son
cuisinier. En réalité de telles critiques étaient principalement
inspirées par un petit groupe de fonctionnaires dépités de ne
pouvoir être admis dans son intimité, ce qui eût à la fois
flatté leur importance, leur amour-propre et leurs ambitions;
jouant le renard de la fable de La Fontaine, ils se
consolaient en daubant sur les goujats qui avaient le privilège
de goûter aux raisins convoités.
Tous les fonctionnaires n’accordaient d’ailleurs pas la même
attention à l’entourage royal ; pour ceux qui étaient détachés
de la métropole, il s’agissait là d’un détail sans importance ;
il arriva même que certains d’entre eux fussent admis dans le
cénacle.
En revanche, les fonctionnaires du cadre chérifien. exerçant des
fonctions d’autorité ne faisaient pas preuve de la même
indifférence. Habitués qu’ils étaient à parcourir le Maroc en
proconsuls, habilités à faire ouvrir toutes les portes, ils ne
pouvaient admettre qu’existât à Rabat une citadelle qui les
ignorait et dont le pont levis ne s’abaissait jamais pour eux !
Bien souvent, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec de telles
personnalités et de les informer des impressions que j’avais pu
recueillir au cours de mes conversations avec Sidi Mohammed Ben
Youssef. S’ils m’écoutaient, je sentais que je ne les
intéressais que médiocrement et, lorsque la conversation prenait
fin, ils me disaient d’un air pincé « je ne le connais pas ». La
chose leur paraissait inconcevable.
Mohammed V appréciait cette équipe d’hommes qui lui étaient
dévoués et avec lesquels il n’avait pas à se gêner. Ce Chérif,
descendant du Prophète, dont les aïeux régnaient depuis plus de
trois cents ans sur le Maroc ne s’y sentait nullement diminué.
Mais c’était là un sentiment que ne pouvaient comprendre un
certain nombre de Français du Maroc dont l’esprit était étriqué
et qui manquaient de grandeur de vue !
Mohammed V aimait les humbles, les simples et ce penchant
social expliquait sa tendance vers la gauche. Il
souhaitait améliorer la condition des humbles et les programmes
politiques des partis progressistes l'attiraient. Selon lui rien
ne pouvait s'opposer au progrès social. Ce progrès social il
entendait le guider. « On peut canaliser un courant mais il est
impossible de l'arrêter », se plaisait-il à répéter.
Mohammed V était un sportif. Le peuple Marocain
admettait parfaitement que son Souverain éprouve le désir de se
délasser des soucis de sa charge dans une ambiance qui n'avait
rien de commun avec celle qu'aurait pu lui offrir les milieux
résidentiels.
Il comprenait parfaitement que son jeune Souverain avait choisi
comme compagnons de sport des Français n’appartenant pas aux
cadres de l’administration. Il n'a jamais été surpris de voir
son Roi entouré de ces Français moyens qu'il avait admis dans
son intimité et dont il avait fait ses compagnons de jeux. Il
aurait été choqué, en revanche, que ceux-ci eussent été des
Marocains car, dans la conception populaire, seuls ont le droit
d’entrer dans l’intimité du Souverain ceux auxquels leurs liens
de parenté ou leurs fonctions confèrent le droit d’entrer au
palais.
Il invitait ce personnel français à s’initier à des activités
sportives qui n'étaient pas forcément les siennes.
C’est ainsi qu’ils eurent à se mettre au tennis, à la nage, au
ski nautique ainsi qu’à la pétanque à laquelle Mohammed V joua
toute sa vie; il s’était attaché, en effet, à ce sport populaire
et démocratique que n’aurait vraisemblablement pas désavoué
Henri IV auquel il ressemblait par plus d’un trait.
Parmi les membres de l’équipe, je ne mentionnerai que le plus
ancien, le fidèle Louis Marty entré au Palais de Rabat sous le
règne de Moulay Youssef, il y fut reconduit dans ses fonctions
de Directeur du Service automobile du Palais, par son petit-fils
S.M. Hassan II. Lorsque Marty quittera ses fonctions, il
emportera avec lui la certitude d’avoir servi avec loyauté les
trois derniers souverains chérifiens, celle d’avoir également
bien servi la France .
Psychologue
avisé, Mohammed V se chargeait de passer au crible toute
personne avant de l'admettre dans son intimité et il n’admettait
que celles dont il était sûr. Il savait discerner la façon dont
il fallait utiliser les hommes et de chacun il s’entendait à
tirer le maximum. Il mettait au service de cette psychologie de
l’intelligence et du cœur.
Après avoir discerné les possibilités de celui auquel il
comptait s’adresser, il le sollicitait avec tant de gentillesse
qu’il était difficile de résister à un tel appel. Loin d’oublier
ce collaborateur, il lui manifestait sa fidélité et sa
reconnaissance en se rappelant à lui par des attentions aussi
touchantes qu’imprévues. En un mot, Mohammed V était un maître
dans l’art de se faire aimer.
Il se chargeait de faire travailler tout ce monde parfois
durement, car avec lui, n’existait pas d’horaire dans le
travail. Par ailleurs, les ayant amené à s’initier à des
activités pour lesquelles ils n'étaient pas préparés, ceux-ci
accomplissaient ces nouvelles tâches avec une diligence totale.
C'est ainsi que le chef des cuisines était devenu un spécialiste
du cinéma, aussi bien capable de faire tourner les appareils de
projection que de filmer des cérémonies dont le « Patron »
désirait garder le souvenir. A ce sujet, il lui arrivait de se
faire projeter certains de ces films, ce qui lui permettait de
retrouver des gens qu'il n'avait fait qu'entrevoir pour plus
tard mieux les reconnaître. Et ces personnes eussent été bien
surprises si elles avaient pu savoir qu’elles avaient été
l’objet de l’attention royale !
Mohammed V était un travailleur acharné. Il
commençait sa journée à 6h45 par la visite de ses chantiers de
construction. Puis il passait à son travail de gouvernement ; en
somme quinze à dix-huit heures chaque jour.
Ses familiers eussent été en droit de se plaindre d’une activité
qui était souvent peu compatible avec leur vie familiale ; tous,
en effet, étaient mariés et pères de famille. Ils donnaient
ainsi la preuve que l’équilibre de leur vie privée s'harmonisait
parfaitement avec leur engagement professionnel. Ils formaient
un groupe uni, parfaitement homogène, sans jalousie les uns pour
les autres et un tel résultat ne put se maintenir pendant trente
ans que grâce à la maîtrise de celui qui les commandait.
Tous adoraient ce chef auquel ils étaient dévoués corps et âme
et qui se montrait pour eux si juste et si bon. C'était un
homme de cœur et tout le peuple fut
unanime à évoquer cette bonté, au cours des journées qui
suivirent sa mort.
Au retour de son exil, alors qu'un de ses amis lui disait, en
parlant d'un de ceux qui l'avait desservi pendant son absence :
« Un tel n'a vraiment pas été très malin...», le Roi répondit à
son interlocuteur : « Mais dans la vie, il ne suffit pas
d'avoir seulement de l'intelligence, il faut avoir du cœur et
savoir écouter ! Bien souvent le cœur remplace l'intelligence
».
Mohammed V était fidèle en amitié, prévenant, régulier. En
septembre 1952 je tombais gravement malade. Au cours de cette
maladie, Sidi Mohammed Ben Youssef me manifesta une affectueuse
sollicitude dont je fus infiniment touché. Venant me voir deux à
trois fois par semaine, tant à l'hôpital Marie Feuillet où
j'étais soigné qu'à mon domicile, lorsque je fus autorisé à
regagner ce dernier. Au cours de ces entretiens très amicaux, il
ne fut jamais fait allusion aux événements politiques ; il ne
fut pas plus question, entre nous, ni de l'interview accordée à
un journaliste américain, ni du discours du Trône prononcé
quelques jours plus tard. Cette réserve observée tant par mon
Auguste interlocuteur que par moi-même était significative
autant pour l'un que pour l'autre. Il me faut reconnaître que si
les sentiments d'amitié de Sidi Mohammed Ben Youssef sont restés
constamment les mêmes, il évitait depuis de nombreux mois dans
cette période de crise de me manifester trop publiquement les
marques d'une ferveur, dont ceux qui le supportaient dans sa
lutte contre la Résidence, risquaient de prendre ombrage. En
homme de cœur, le Souverain saisit l'occasion discrète de me
prouver que ses sentiments à mon égard étaient restés inchangés.
Ce que son entourage appréciait surtout en lui, c’était cette
liberté qu’il leur laissait, aussi bien dans
leur façon de penser que dans leurs habitudes.
C’était en effet pour Mohammed V une règle absolue que de
respecter la personnalité de chacun. Pour lui, toute opinion
méritait d’être prise en considération, même celle qui était aux
antipodes de sa propre pensée, à condition qu’elle fût sincère.
S'il ne se lassait jamais de recueillir, sur les questions qui
l'intéressaient, les avis les plus divers, Mohammed V n'aimait
pas les conseils ! Sans doute classait-il parmi les balourds
ceux qui les prodiguent et parmi les dangereux ceux qui se
vantent d'être écoutés. Ce n'est qu'après s'être informé
minutieusement et complètement, ce n'est qu'après avoir
longuement réfléchi, que le Roi tirait ses conclusions. Il
n'abandonnait à personne le soin de manœuvrer même la plus
petite pièce de l'échiquier politique.
Je ne me suis personnellement jamais permis de donner le moindre
conseil au Souverain ; tout au plus, dans de rares circonstances
ai-je avancé quelques suggestions que je me suis efforcé
d'étayer de solides arguments. Si par la suite, il m'était
arrivé d'apprendre, toujours indirectement, que certaines
décisions avaient été prises dans le sens qui m'avait paru le
meilleur, j'ai toujours cherché à ignorer dans quelle mesure mes
propos avaient pu être efficaces.
Mohammed V se plaisait beaucoup dans cette escrime à fleuret
mouchetée qu'il m'avait révélée. J'y avais pris moi-même un très
grand goût. Ceux qui me sollicitaient pour m'informer
tendancieusement ignorèrent toujours l'exacte portée de leurs
paroles.
Mohammed V était d’une
discrétion absolue et il s’attendait à ce que ses
proches aient la même attitude. Il me le confirma le jour où je
lui avançai qu'à mes yeux il m’apparaissait comme un « coffre
fort », rien ne sortant jamais de sa bouche que ce qu'il voulait
qu’on sût.
Lorsque les rapports commencèrent à se tendre entre le
Palais et la Résidence Générale, je commentais les événements
avec un de mes amis assez intimes et je lui fis part de mon
désaccord avec la politique menée par les représentants de mon
pays et, en matière de conclusion je lançai la boutade suivante:
« La Résidence a sa politique ; j'ai la mienne et les deux ne
sont pas les mêmes ». Tel le boomerang le propos me revint
identique peu après dans la bouche du Souverain.
Je compris que cet ami n’avait pas résisté au désir de
faire part au Souverain d'un point de vue qui aurait dû rester
confidentiel, étant donné qu’il reflétait une conversation que
nous venions d’avoir ensemble.
La discrétion n’est pas chose commune parmi les hommes, même parmi ceux
qui, du fait des fonctions qu'ils exercent, devraient pourtant
s'en faire une loi. On dit les femmes bavardes, mais ce n’est
point là apanage féminin et les hommes à ce point de vue ne leur
cèdent en rien .
Je n'ai guère connu à cette règle qu'une exception qui n'était
autre que Mohammed V. Il savait garder un secret et cela n'était
pas une de ses moindres qualités d'homme d'État.
Mohammed V n’acceptait pas la déchéance. Il estimait qu’il
devait être en possession de tous ses moyens pour assumer les
fonctions de sa charge.
«Vous ne voyez pas, dit- il quelques jours avant sa mort , le
roi du Maroc tendre l’oreille et faire répéter sa phrase à
l’interlocuteur, au cours de ses audiences », aussi s’était-il
tourné vers celui qui, de bonne foi et en toute honnêteté, lui
avait fait entrevoir la possibilité de retarder de deux ans
l’apparition de la surdité dont il était menacé.
Au cours des quelques semaines qui précédèrent la fatale
intervention(1), et malgré l’avis formel qui lui
avait été donné, il continuait son labeur de chaque jour.
Mais chaque matin, il acceptait de se remettre entre les mains
des médecins spécialistes chargés des soins préopératoires.
(1) Concernant les conditions de la disparition de feu Sa
Majesté Mohammed V, l'auteur renvoi le lecteur aux écrits de
Jacques Benoist Mechin à ce sujet, rédigés sur la base de son
témoignage. Voir lettre ci-contre.
Bien que ma présence fût pratiquement inutile , n’ayant rien à
faire sur le plan technique, c’était une joie pour moi que
d’accompagner mes confrères : j’étais heureux de le rencontrer
et, bien qu’il parût soucieux et souvent taciturne, je savais
que lui aussi était heureux de ma présence. Nous nous
connaissions depuis de trop longues années pour ignorer nos
pensées.
Lorsque l’occasion s’offrait, j’en profitais pour lancer une de
ces boutades dont j’avais coutume et j’étais heureux lorsque je
voyais apparaître le sourire qui le détendait.
La dernière fois que j’eus l’occasion de lui parler ce fut pour
lui lancer : « Comme je plains Votre Majesté de se retrouver
chaque matin aux prises avec ses médecins. Les médecins, Sire,
il faut les voir à table mais non dans l’exercice de leur
fonctions. Mais, au fait, si Votre Majesté me le permet, je vais
lui poser une question : A qui préfère-t-elle avoir à faire ?
Aux médecins dans l’exercice de leur fonction ou aux hommes
politiques ?
Le Roi partit d’un bon éclat de rire et me répondit : « Ah ! ça,
aucune hésitation! Les médecins sont mille fois préférables ».
Je me trouvais aux côtés de Sa Majesté Hassan II aux cours des
heures tragiques qui marquèrent la fin aussi brutale
qu'inattendue et si cruelle pour tous du grand roi que fut Sa
Majesté Mohammed V. Je voudrais dire à ce propos quelques unes
des raisons que j'ai d'admirer celui qui, j'en ai la conviction,
doit conduire son pays vers les plus hauts destins.
J'ai assisté à la mutation instantanée de ce Fils éploré,
sanglotant, en proie à la plus profonde douleur, en un Souverain
qui reprenait pour son compte le vieux cri, jadis en faveur à la
Cour de France : « Le Roi est mort, Vive le Roi ».
Séchant ses larmes, faisant taire Ses sentiments personnels,
maître de Lui, il n'eut plus qu'un souci : assurer dans l'heure
la relève en respectant la Loi. Aidé de ce personnage déjà entré
dans la légende qu'était Si Maâmri, Ministre de la Maison
Royale, en moins de deux heures, cette relève fut assurée. Le
Prince Héritier avait disparu en même temps que Son Auguste
Père. Il était remplacé par un homme nouveau, Sa Majesté Hassan
II, roi du Maroc, père de tous les Marocains.
Né en 1929, le Prince Héritier était âgé de 3 ans lorsque je
suis moi-même arrivé à Rabat, en 1932.
La nouvelle de la naissance du Prince Héritier en était arrivée
à son Auguste Père alors que celui-ci se trouvait en France à
Font- Romeu.
Le Ministre de la Maison Royale, Si Maâmri, a tenu à me remettre
une copie de la première lettre
(1)
rédigée par Sa Majesté Mohammed V à cette occasion. Cette lettre
constitue selon lui un témoignage écrit de l'estime que Sa
Majesté Mohammed V avait pour la pratique médicale française.
(1) copie de la traduction ci-contre
Je me souviens du Prince Héritier alors que sa dévouée et
regrettée gouvernante, Mademoiselle Meyer le promenait dans les
rues de Rabat portant l’uniforme de colonel de la Garde Royale.
Mais, c’est en 1937, lorsque Son Auguste Père fut hospitalisé à
ma clinique pendant 70 jours, que j’eus l’occasion de mieux le
connaître et depuis, j’eus l’honneur de compter parmi ses
familiers.
J’ai suivi, pas à pas, l’éducation du Prince Héritier. Cette
éducation fut une grande réussite. Elle fut entreprise de bonne
heure et ne cessa jamais de rester, de la part de Son Auguste
Père, l’objet de l’attention la plus vigilante : pas un jour ne
se passait, en effet, sans que Ce Dernier ne s’informât, pour le
moins, des activités de Ses Fils.
L’éducation représentait, pour Sa Majesté Mohammed V une
question primordiale dont l’importance dominait les autres.
Faute de pouvoir s’occuper avec efficacité de l’instruction
qu’il aurait aimé prodiguer à Ses sujets, il entendait user de
son autorité de Père de famille pour organiser avec passion
celle de ses propres enfants.
Le collège Impérial, édifié spécialement dans le Méchouar,
autrement dit au voisinage immédiat du Palais Royal, fut une
grande réussite pédagogique. Sa Majesté Mohammed V avait tenue
elle même à en présider l'inauguration en 1940.
Je me souviens de son premier précepteur, l’excellent Monsieur
Deville, un instituteur rempli de cœur et un pédagogue de grande
classe qui fut peut-être, parmi ses maîtres, celui qui exerça
sur sa formation l’influence la plus profonde et qui sut
notamment développer ses qualités d’observation.
Que de fois Lui arriva-t-il de se glisser discrètement au
dernier rang de la classe commencée et d’écouter, ce qui Lui
permettait de juger aussi bien les élèves... que les maîtres :
Son jugement était d’ailleurs le bon et le Souverain se
transformait alors en un véritable Inspecteur Général.
Bien que les encouragements, à l’occasion, ne lui fussent pas
ménagés, le Prince Héritier fut élevé durement. Plus souvent
qu’à son tour, il connut la discipline qu’il arrivait à Son
Auguste Père d’appliquer Lui-même et... sans ménagement !
Selon la méthode qui était la Sienne, après avoir mûrement
réfléchi aux problèmes soulevés, après avoir recueilli de
nombreux avis Sa Majesté concluait et veillait personnellement
ensuite à l’exécution de ce qui avait été décidé.
Le travail du Royal Élève était assez irrégulier, l’approche des
examens le stimulait, Il travaillait alors d’arrache-pied, nuit
et jour et le plus souvent, passait des oraux très brillants.
Il faut savoir que, si la guerre n’avait pas été déclarée,
l'éducation du Prince aurait dû se poursuivre en France.
J’estime personnellement, et tous les Marocains sont évidement
d’accord, qu’il fut infiniment plus bénéfique que le futur
Souverain ait été élevé dans son propre pays, au contact de Son
Auguste Père et au milieu de compagnons issus des milieux les
plus divers et souvent très modestes. Sa Majesté Mohammed V
avait en effet, tenue à ouvrir l'accès du Collège Impérial à des
élèves issus des différentes couches de la société marocaine,
que seuls le mérite personnel et le succès scolaire désignaient
pour un choix si flatteur.
Le Souverain ayant remarqué la facilité de parole que le Prince
manifesta de bonne heure, encouragea cette tendance. Je me
souviens de cette distribution solennelle de prix au cours de
laquelle le Prince fut invité, une heure avant, à prononcer son
premier discours, qui devait se proposer de remercier
l’assistance et d’honorer ses maîtres.
Le Roi est un orateur né et il fait mentir l’adage qui veut que
les plus brillantes improvisations soient celles qui sont
apprises par cœur.
Il improvise. L’auditoire devient, à ses yeux, un personnage
qu’il s’efforce de convaincre et il use d’un style différent
selon qu’il s’agit d’un public restreint et sélectionné ou d’une
foule de milliers d'auditeurs. J'ai souvenir de cette brillante
et émouvante improvisation, prononcée à la demande de Son
Auguste Père en 1950 à la faculté de droit de Bordeaux en
présence de M. Jacques Chaban Delmas.
C’est pratiquement en 1940, alors qu’il était âgé de 12 ans, que
le Prince Héritier fut initié par son Auguste Père au jeu
politique. Simple spectateur pendant de longues années, mais
enregistrant dès lors des souvenirs grâce à son infaillible
mémoire, il y participa progressivement. Et, de bonne heure le
Roi lui confia des rôles de responsabilité de plus en plus
complexes.
Dès son jeune âge, le Prince héritier fut attiré par les
mouvements d'indépendance, ce que comprenaient mal les autorités
responsables de l'époque, complètement ignorantes des courants
idéologiques dont la guerre avait accéléré l'importance. J'ai à
ce sujet, conservé le souvenir d'une enquête très désagréable,
ordonnée à la requête de la Résidence par un colonel qui avait
pour mission de s'informer si le Prince Héritier avait bien
prononcé les propos, déplaisants pour la nation protectrice,
qu'on lui prêtait.
Si je n'ai pas l'intention et je ne me sens pas qualifié pour
traiter ici de l'action politique du Prince Héritier et de Sa
Majesté Hassan II depuis son avènement sur le trône, ce rôle
incombant avec le recul nécessaire aux historiens de demain et
même d'après demain, je dois dire par contre qu'ayant l'honneur
et le privilège d'observer Sa Majesté Hassan II dans sa vie
quotidienne, je suis conquis par la méthode de travail qu'Elle a
adoptée.
En effet, au plan si crucial de sa méthode de travail, il m’est
permis aujourd’hui d’apprécier à la lumière de plus de quarante
années d’exercice d’une profession aux lourds soucis, que Sa
Majesté a imaginé une pratique assez révolutionnaire qu’elle
utilise avec profit.
Sa Majesté a compris que la machine humaine n'est pas adaptée
pour supporter la tension continue à laquelle, de plus en plus,
sont soumis ceux qui, par leurs fonctions sont destinés à porter
les lourdes responsabilités du chef. Pour se défendre contre ces
surmenages, qui ont pour cadre habituellement l'atmosphère
enfumée d'un bureau, Sa Majesté a choisi d'utiliser le terrain
de golf comme cabinet de travail où elle accomplit, non pas
toute évidemment, mais une bonne partie de Sa tâche
quotidienne.
C'est là en effet qu'elle convoque ses proches collaborateurs,
ses ministres, les hauts fonctionnaires et souvent, ses
visiteurs. Ceux-ci n'ont pas à connaître l'ennui de l'attente
dans une antichambre. Ils ont la possibilité de s'entretenir les
uns avec les autres et sont également intéressés par le
spectacle qu'ils ont sous les yeux.
De loin Sa Majesté assiste aux arrivées. Le moment venu, Elle
convoque l'intéressé pour avoir avec lui l'entretien qu'Elle
désire et celui-ci repart, en emportant de cette entrevue une
impression de simplicité sympathique et aussi de grandeur.
Le Roi pense à juste raison, que ces heures consacrées au
travail en même temps qu'au sport sont devenues indispensables à
son équilibre intellectuel et physique et qu'elles améliorent le
rendement de son activité.
On retrouve dans cette méthode de travail la volonté de
multiplier les contacts, le désir de ne pas perdre de temps et
cette même obsession de l’efficacité qui caractérise Sa Majesté
Hassan II en tant que Souverain responsable.
En 1954, lorsque je me rendis à Madagascar à deux reprises, je
retrouvais le futur Hassan II servant à la fois de Secrétaire et
de Directeur de Cabinet à Son Auguste Père, méditant sur les
vicissitudes de la vie politique... et lisant Chateaubriand. Le
combat qu'il menait aux côtés de son Auguste Père avait forgé
son expérience politique et faisait déjà de lui un homme d'Etat.
Le père et le fils, si différents l'un de l'autre se
complétaient et, du fait de leur collaboration, leurs qualités
ne s'additionnaient pas, elles se multipliaient. J'étais à même
de constater, et ceux qui me sont proches me l'ont souvent
entendu dire, que « le Fils vaut le Père ». |