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Le Maroc en 1932

 
     
 
 
 
 

Avant de décrire le Maroc que je découvrais lors de mon arrivée en 1932, qu'il me soit permis de préciser les raisons qui me poussèrent à quitter la France. 

En 1931, qui fut l'année de l'exposition coloniale de Vincennes, la France se trouvait à l'apogée de sa puissance ; elle était dirigée par un homme d'esprit, André Tardieu, dont les succès scolaires obtenus au Lycée Condorcet n'étaient pas encore oubliés lorsque j'y entrai moi-même, dix ans plus tard. Dilettante possédant autant de brio que d'intelligence, Tardieu était également doté d'un scepticisme qui s'opposait parfois à l'efficacité de l'action. 

La France, auréolée de sa glorieuse victoire de 1918, encore armée dans une Europe désarmée, riche, enviée, jalousée, taxée de militarisme sinon encore de colonialisme, dirigeait les destinées d'un vaste empire composé de colonies et de Protectorats dont le joyau, incontestablement, était l’empire Fortuné auquel Lyautey avait attaché son nom. La vie était agréable et même facile dans la Métropole, même pour les médecins et rien ne semblait devoir troubler l'euphorie dumoment. Un voyage à Munich, accompli en 1930, m'incita à me montrer moins optimiste sur l'avenir de la paix. J’eus en effet l'occasion d'être le témoin de l’explosion de pangermanisme agressif dont je mesurai immédiatement la gravité.

 Par intuition, je réalisai en effet, que si un renversement politique ne s'accomplissait pas rapidement, la guerre deviendrait fatale un jour ou l'autre. De retour à Paris, je fis part de mon émoi à mes amis, aux quelques personnalités de la politique et du journalisme que je pouvais connaître, mais personne ne m'écouta. Je passais déjà, cela n'était pas la première fois, et ne devait pas être la dernière, pour un original... pour ne pas dire un exalté. 

Quelques mois s'écoulèrent, pendant lesquels, peu à peu, la volonté de partir se fit plus forte en moi. J'avais compris que mon pays se trouvait engagé sur une mauvaise pente, et loin de le fuir en déserteur, je décidai de le quitter pour me rendre là où la France, par son effort, donnait encore la mesure de sa grandeur et c'est ainsi que mon installation au Maroc fut décidée en 1932.

L'affirmation qui avance que « la première impression est toujours la meilleure » est particulièrement valable en ce qui concerne celui qui, pour la première fois, prend contact avec l'Empire Fortuné. 

D’emblée, il est conquis ou déçu et il est rare que cette impression se modifie par la suite. En ce qui me concerne, je fus conquis.

Avant de quitter mon Paris natal, les questions les plus saugrenues me furent posées par ceux-là mêmes qui me voulaient du bien. On s'enquit de l'endroit où j'allais pouvoir me loger ; je surpris certains de mes amis en leur assurant qu'il existait des banques à Rabat. Pour peu, on m'aurait conseillé en vue d'une chasse au lion hypothétique de me munir d'une tente et d'un fusil. 

Au cours d'un voyage de prospection, en octobre 1931, grande avait été ma surprise de découvrir que le Maroc était doté de l'armature d'un état moderne.  

Ce qui frappait le voyageur, c'était la rapidité avec laquelle ces réalisations étaient sorties du néant. Il convient, en effet, de ne pas oublier que 13 années seulement s'étaient écoulées depuis la fin de la première guerre mondiale. 

Ayant franchi la frontière Algéro-Marocaine à Oujda qui, en vérité, avait tout d'une ville algérienne, c'est à Fès que j'eus la révélation du Maroc. A côté de la Fès séculaire, construite par Idriss II et qui est une des villes les plus passionnantes de l'Islam, se dressait une cité européenne moderne, en voie d'achèvement, composée de larges avenues bordées de grands immeubles.

Méknes, à laquelle on prévoyait un bel avenir n'était pas  encore  « partie » et Fès l'emportait par son activité. La qualité du réseau routier, le confort des cars surprenait le voyageur nouvellement arrivé. Cette surprise ne faisait qu'augmenter au fur et à mesure qu'on se rapprochait de la côte.

Casablanca, dont le plan d'urbanisme fut conçu avec moins de précision, avait déjà son aspect de grand port qui ne demandait qu'à se développer. 

Rabat, dessinée par des maîtres français de l'urbanisme, avait déjà le charme qui lui est propre et qui lui permet de se classer parmi les plus belles villes résidentielles qu'il soit possible de trouver.

Cet ensemble, composé des deux gracieuses médinas de Rabat et de Salé, toutes deux entourées de leurs hautes murailles du plus bel ocre et séparées par l'embouchure du Bouregreg, composait une toile de fond unique pour cette ville européenne si harmonieusement dessinée, aux villas élégantes et constamment fleuries. Déjà à cette époque, groupés autour de l'impressionnante Résidence Générale, avait été réunis les différents Services du Protectorat qui avaient été conçus, en tenant compte des expériences françaises. 

Il n'est pas excessif d'avancer que certains de ces services étaient en avance, tant par leur organisation que par leurs installations matérielles, sur leurs homologues Parisiens. Lorsque l'indépendance du Maroc fut proclamée, ces Directions n'eurent qu'un titre à changer pour devenir d'élégants Ministères.

Il existait donc déjà un Secrétaire Général, des Directions des Finances, des Travaux Publics, de la Santé, de l'Agriculture, de l'instruction Publique, pour ne citer que les principaux. Le Service de l'immatriculation Foncière passait pour un modèle. Et, à côté de ces organisations de base, on en trouvait d'autres accessoires, d'un intérêt qui aurait pu paraître moins urgent, telles qu'un Institut Scientifique, un Institut d'Hygiène, une Bibliothèque Centrale... sans parler des autres. 

Les relations franco-marocaines étaient surveillées par un organisme administratif dont la puissance ne devait que s'accroître au fur et à mesure que se confirmait le principe de l'administration directe : La Direction des Affaires Indigènes. Son existence, que j'ignorais , me fut révélée dans de curieuses conditions. 

L'exercice de ma profession m'ayant rapidement conduit à connaître de nombreux Marocains, ceux-ci, dont on connaît les sentiments traditionnels d'hospitalité, me convièrent fort aimablement à partager ces diffas qu'apprécient tant les habitués du Maroc : la cuisine marocaine affirme sa qualité, le protocole, qu'on retrouve identique chez le riche et le pauvre, y est conservé, et le maître de maison fait preuve d'une urbanité qui paraît anachronique à notre époque de fast food. Puissent nos amis Marocains conserver longtemps ces marques d'une civilisation ancienne et raffinée.

A l'époque, ma femme et moi étions très sommairement installés mais, malgré la modestie des locaux et dans les meubles de France que nous avions apportés, nous tînmes à ne pas rester en reste avec nos hôtes et nous les réunîmes à un thé installé avec les moyens du bord. Cette réception, pour modeste qu'elle fût, dut faire du bruit et j’appris par la suite, que la Direction des Affaires Indigènes se demandait quelles pouvaient être les intentions de ces Français nouveaux qui recevaient chez eux des Marocains ! 

Cette Administration considérait comme chasse réservée les relations franco-marocaines et traitait en suspects tous ceux qui s'y aventuraient. 

Les fonctionnaires d'autorité, comparables en quelque sorte à nos préfets et sous-préfets, dépendant de la Direction des Affaires Indigènes, se composaient d'éléments civils et militaires. Les premiers portaient le nom de contrôleurs civils, les autres constituaient le corps des officiers des Affaires Indigènes. Les premiers contrôleurs furent recrutés sur place par le Général Lyautey : ils provenaient des origines les plus diverses puis, dans la suite, un concours, dont le niveau ne fit que s'élever, sélectionnait les nominations.

Loin de moi l'idée de faire le procès des hommes ; c'est celui des institutions et des principes de base qu'il faut poser. 

J'ai connu d'excellents contrôleurs. Par ailleurs, les Marocains du bled ne sont pas près d'oublier la passion intelligente et désintéressée que certains officiers du corps des Affaires Indigènes apportaient dans l'exercice de leur fonction.

Je pense donc que si le corps des fonctionnaires civils a échoué dans sa mission, c'est  qu'il  fut  victime  de  deux  erreurs  qui  trouvent  leur origine aussi bien dans la façon dont il fut conçu, que dans la politique qui ne tarda pas à lui être imposée. 

Il fut en effet décidé, à l'origine, que ce corps devait être spécifiquement marocain ; il fut donc appelé à vivre en vase clos et fut privé de l'oxygène vivifiant qu'il aurait trouvé en France. Le contrôleur civil, poursuivant, en principe, toute sa carrière au Maroc, se trouvait coupé de la métropole qu'il aurait eu intérêt, pourtant, à bien connaître. Détaché temporairement dans des administrations françaises, il y eut introduit un état d'esprit neuf et dynamique. Cette possibilité lui ayant été refusée, son horizon fut limité, son optique faussée, d'autant plus qu'avec le temps, des liens familiaux, ce qui est normal, se nouèrent et si le Protectorat s'était prolongé, on aurait vu se constituer de véritables dynasties de contrôleurs civils, dont les rejetons eussent été promis, dès leur jeune âge, à des fonctions d'autorité et ainsi « Les seigneurs d'Atlas » eussent été remplacés par « Les seigneurs du Contrôle Civil ».

Le corps de ce dernier fut également victime de cette déplorable politique d'administration directe, qui ne tarda pas à lui être imposée. Dans l'esprit de Lyautey, les cadres Marocains, Caïds et Pachas, nommés par le Sultan, devaient être assistés de fonctionnaires français, qui n'étaient autres que ces contrôleurs civils. Leur rôle aurait dû se limiter à conseiller, or, en fait, ce fut le contraire qui se produisit, rapidement le Caïd ne fut plus présent que pour copie conforme, son rôle ne consistant plus qu'à avaliser les décisions de contrôleur.

Les pouvoirs du Caïd étaient étendus, ils étaient notamment dotés de pouvoirs judiciaires qui les autorisaient à prononcer des peines d'emprisonnement susceptibles de se prolonger pendant deux mois, peines d'ailleurs renouvelables. L'exercice de l’administration directe constitue un engrenage dont il est difficile de se dégager. Les Européens ayant quelque peu fréquenté le bled à cette époque ont conservé le souvenir de ces prisonniers délinquants peu dangereux, qui étaient souvent utilisés pour renforcer le personnel domestique au service du Contrôleur et de sa famille. 

Il arrivait également que la jeunesse de certains contrôleurs cultivés et dynamiques, fraîchement émoulus des Ecoles représentât pour eux un handicap sérieux; ils étaient en effet chargés de contrôler des fonctionnaires Marocains qui auraient pu être leur père et même leur grand-père. La chose était particulièrement choquante dans un pays où l'âge conserve ses privilèges de considération et de respect. 

Il faut en vouloir moins à ces jeunes gens qui parfois ne surent guère résister aux tentations d'un pouvoir qui n'était pas de leur âge, qu'à ceux qui le leur avaient confié.

Ainsi, la pensée de Lyautey fut non seulement ignorée: elle fut trahie. Ayant développé la doctrine qu'il avait conçue alors qu'il se trouvait au Tonkin, Lyautey, vingt-sept ans plus tard dans un rapport adressé au gouvernement le 3 décembre 1921, définissait ainsi le principe du Protectorat : « La conception du Protectorat est celle d'un pays gardant ses institutions, se gouvernant et s'administrant lui-même avec ses organes propres, sous le simple contrôle d'une puissance européenne... ce qui domine et caractérise cette conception, c'est la formule: contrôle, opposée à la formule: administration directe ». 

Il est facile de faire parler les morts et Dieu sait si dans les dernières années du Protectorat les voix les plus diverses firent souvent appel aux mânes du Maréchal pour couvrir les actions qu'il n'aurait pas manqué de désavouer. En se rapportant simplement aux textes, il est permis d'affirmer que si la politique lyautéenne avait été suivie, l'Histoire en eut été modifiée, non seulement au Maroc mais, sans doute, dans toute l'Afrique.  

Lorsque j'arrivai à Rabat la Résidence Générale était occupée par Lucien Saint qui, en 1929, avait été désigné pour remplacer Steeg. J’eus l’occasion de faire sa connaissance alors que, tous deux, revenant de Paris, nous regagnions Rabat par le Sud Express.

Issu du corps préfectoral, Lucien Saint laissa au Maroc le souvenir d'un homme aux vêtements bien coupés, excellent cavalier dont la carrière apparaissait aux yeux de tous les fonctionnaires, comme le modèle d'une réussite parfaite. 

En réalité, M. Saint se contenta de laisser rouler, sans la prendre en mains, une machine qui avançait encore toute seule.

Son principal souci fut de préparer, de Rabat, son élection au Sénat où il désirait entrer en vue d'occuper les loisirs que devait lui laisser une retraite qui n'était plus loin. A cet effet il peupla le Maroc de nombreux fonctionnaires dont la présence ne s'imposait pas, ce qui permit d'acquérir la reconnaissance d’électeurs qui, effectivement, l'envoyèrent siéger le moment venu au Palais de Luxembourg. 

L'ambiance de Rabat en 1932 était celle d'une cité provinciale qui était peuplée de fonctionnaires furieusement curieux de connaître les faits et gestes du voisin. Les cancans se colportaient à cœur joie, ce dont je ne tardais pas à m'apercevoir à la suite d'un racontar me concernant et dont je n'établis pas immédiatement la provenance. 

Quelques mois en effet après m'être fixé à Rabat, le bruit courait un peu partout que mon installation ne devait être que provisoire, car en réalité, mon intention véritable était de revendre très rapidement après l'avoir lancé mon cabinet à un neveu médecin. Ce ragot me surprit d’autant plus que d'une part, ma famille ne compte aucun médecin et que d'autre part, je n'ai pas de neveu. Je mis plusieurs jours à me souvenir que quelques semaines avant, j'avais expédié un télégramme à Paris dans lequel je mentionnais le nom d'un agent d'affaire nommé Neuveux auquel j'avais donné des ordres d'achats ; l'employé de poste, se méprenant sur le sens véritable de ma dépêche, l'avait interprétée à sa façon à l'heure de l'apéritif avec ses amis du Café du Commerce.

Par ailleurs, si Rabat est la ville des racontars, on peut affirmer que les secrets, même parfois ceux d'Etat, n'y existent pas, et qu'il finissent toujours par arriver plus ou moins déformés à la connaissance de l'opinion. 

Bien que Rabat se présentât à l'époque davantage sous l'aspect d'une ville française que d'une cité marocaine, en réalité je ne me sentais plus en France, et malgré la chaleur de l'accueil qui m'était réservé, j'avais acquis au bout de huit jours une certitude, que je ne devais plus jamais oublier, et qui allait guider mon comportement, c'est que, malgré les apparences, je me trouvais désormais à l'étranger, l'hôte des Marocains.

Un tel esprit ne manquait jamais de surprendre ceux de mes compatriotes auxquels j'en faisais part. Tous, à l'époque pensaient, de bonne foi, non seulement au maintien mais au renforcement du statu quo.

Ce qui ne tarda pas à me frapper, c'était le fossé qui s'était creusé entre les deux populations française et marocaine. De nombreux Français en fait ne connaissaient des Marocains que leur domestique ou l'épicier du marché. Les fonctionnaires vivaient au Maroc comme ils auraient vécu dans une sous-préfecture de France. Ils attendaient le moment des vacances sans grande curiosité ni pour les autochtones, ni pour le pays. 

Le Résident Général Theodore Steeg, fidèle aux grands principes de 1789, était certainement de bonne foi et crut bien faire lorsqu'il institua deux collèges, début dans son esprit d'une représentation démocratique. Ces collèges étaient composés de conseillers du gouvernement choisis après élection. 

 Ils groupaient les représentants de toutes les activités économiques: agriculture, commerce, professions libérales. Ils se réunissaient deux fois par an, à Rabat, sous la présidence du Résident Général en deux sessions, française et marocaine, qui ne siégeaient pas ensemble mais successivement. Ils constituaient une sorte de petit parlement comportant des commissions, des rapporteurs et la discussion des budgets donnait lieu parfois à de véritables interpellations qui avaient l'avantage, il faut le reconnaître, de secouer efficacement le zèle de certains bureaux. 

Les Français ont le goût de telles assemblées et beaucoup se sentaient heureux d'avoir su créer, sur les bords du Bou Regreg, le fleuve qui sépare Rabat de Salé, l'ambiance politique de la métropole. 

 L’existence de ces deux collèges contribua également à séparer les Français des Marocains. Ces derniers ne tardèrent pas, en effet, à s’apercevoir de la discrimination dont ils étaient l'objet. 

Contrairement à la session française, qui se prolongeait plusieurs jours, la session marocaine ne donnait lieu le plus souvent à aucune discussion. Elle était presque toujours rapidement expédiée et il fallut attendre 1950 pour qu'une opposition se manifestât de façon violente dans les circonstances sur lesquelles nous reviendrons. 

 Mais surtout ces collèges furent nuisibles en cela qu'ils contribuèrent à gêner l'exercice de l'autorité responsable et même à diminuer le crédit du gouvernement français.    

En rapport avec nos grands partis politiques français, habitués des couloirs du Parlement, ces grands électeurs prirent une puissance telle qu'il leur arrivait de précéder dans la capitale l'avion résidentiel afin de faire connaître un point de vue qui n'était pas d'accord avec celui du Résident Général. 

Ils excellaient pour forcer les antichambres et pour taper du poing sur le bureau du ministre. Ne représentant souvent que des intérêts particuliers, ils avaient pour eux la pérennité, parfois la puissance de l'argent et dominaient ainsi de leur autorité des ministres qui, presque toujours, n'étaient qu'éphémères. 

L'opposition a de tout temps existé au Maroc. Il ne faut pas oublier que la signature du dahir berbère, en 1930, donna lieu à de violentes manifestations de la part des nationalistes Marocains. Ce dahir, on le sait, se proposait non seulement de protéger le droit coutumier des tribus berbères mais de les soustraire à la législation canonique de la chraa. 

D'après Ch. André Julien, l'affaire du dahir berbère ne marqua pas seulement la prise de conscience du nationalisme Marocain, il intégra le Maroc musulman à l'Islam œcuménique, en faisant participer tous les fidèles aux épreuves de leurs frères maghrébins. 

Le mouvement partit des mosquées de Salé où l'on récitait après la prière rituelle, l'invocation des temps de péril, le Ya Latîf (O Sauveur) qui se terminait par la phrase: « O Sauveur, sauve-nous des mauvais traitements du destin et ne nous sépare pas de nos frères berbères ». 

Mais cette opposition était pratiquement inconnue des 350.000 Français que le Maroc comptait aux environs de 1935. Nous souscrivons donc pleinement aux conclusions de Robert Montagne lorsqu'il écrit : « Il était généralement admis aux environs de 1933 par les Français de l'Afrique du Nord que les mouvements nationalistes musulmans qui se développaient dans les villes du Maghreb n'étaient rien d'autre que des tentatives d'agitation conduites par quelques jeunes mécontents, ambitieux et ingrats. A ceux qui soulignaient le parallélisme assez étroit qui existait dès lors, entre ce courant politique et ceux de l’orient arabe, qui montrait le caractère général de leurs tendances, on cherchait volontiers à imposer silence en les dénonçant comme des pessimistes et des trouble-fête ». 

 Si cette opposition était ignorée de l'opinion française, tant marocaine que métropolitaine, elle était, En revanche, bien connue des milieux parlementaires de gauche qui la regardaient avec sympathie et l'encourageaient. 

En 1934, le Comité d'Action Marocaine, patronné par un comité français, publia son plan de réforme au Caire, étant donné, spécifiaient les rédacteurs, « l'absence de liberté de l'imprimerie arabe au Maroc ». 

Quant à la Direction des Affaires Politiques, elle partageait assez le point de vue énoncé par Robert Montagne et ne voyait, dans cette opposition, qu'une minorité qu'il convenait de combattre par tous les moyens, et il ne semble pas qu'elle ait soupçonné l'importance politique qu'elle prendrait un jour.  

Personnellement, c'est à partir de 1935-36, que j'ai vu se développer dans la masse marocaine le sentiment d'un nationalisme qui, jusqu'alors, n'était que très confus.  

Depuis ce moment là, la guerre aidant, ce nationalisme prit le développement que l'on sait et c'était folie que de songer à l'abattre. 

Le Maroc entrait à peine dans l'adolescence c'est à dire à cette période, que nous avons tous connue, où l'homme est plus épris d'idéal que d'avantages matériels.Les peuples, comme tout être vivant, naissent, grandissent vivent et meurent, et rien ne peut s'opposer à cette évolution.  

Moi-même, je fus amené à entrer en relations avec M. Ahmed Balafrej, qui était une des personnalités marquantes de cette opposition aux environs de 1935, à l'occasion de l'initiative qu'il avait prise de créer un établissement libre, destiné à ses jeunes compatriotes. M. Balafrej me demandait si, éventuellement, je consentirais à soigner les élèves qui pourraient être victimes d'accidents. On m'informa discrètement d'avoir à me méfier de celui qu'on me représentait comme un ennemi de la France. J’estimais que je n'avais ni à féliciter, ni à blâmer M. Balafrej d'avoir créé un établissement scolaire à l'usage des jeunes Marocains, mais que mon devoir de médecin m'imposait de répondre à son appel. C'est depuis cette date que j'ai entretenu avec le membre de l'opposition de 1935 des relations qui m'ont permis dès cette époque, de lui prédire qu'il serait un jour Président du Gouvernement Marocain, ce qui devait arriver en 1955. 

Que faisait l'administration du Protectorat aux environs de 1932 pour favoriser le développement d'une élite susceptible de prendre un jour les leviers de commande ?  

Question capitale pour quiconque avait le souci de l'avenir et sur laquelle s'était penché Lyautey qui, à maintes reprises, a fait connaître son opinion à ce sujet. Certains Marocains ont conservé le souvenir des réceptions qu'il leur accordait, dans son petit hôtel de l'avenue Bonaparte, lorsqu'ils se rendaient à Paris, accompagnés de leurs maîtres.

Il les accueillait avec bienveillance, s'informant de leurs projets, bien décidé à réaliser leurs ambitions, si son proconsulat s'était prolongé. Après son départ, il est malheureusement permis d'affirmer que, si elle a heureusement développé l'instruction de l'arabe, la Direction de l'instruction Publique ne faisait rien, bien au contraire, pour faciliter  l'accès  des  bons  sujets  au  baccalauréat,« sésame ouvre-toi » de notre enseignement supérieur. J'ai recueilli des confidences qui m'ont permis de me rendre compte que certains Marocains qui, depuis, ont eu l'occasion de connaître les responsabilités du pouvoir seraient davantage disposés à oublier les geôles qu'ils ont pu connaître que ces tentatives de castration intellectuelle.La France doit beaucoup à son corps enseignant. Il fut pour elle une pépinière d'utiles ambassadeurs qui, bien souvent, contribuèrent à limiter les dégâts d'une politique parfois fâcheuse et on ne peut que regretter que les honneurs ne leur soient que parcimonieusement accordés.

Le baccalauréat une fois obtenu, les bourses n'étaient souvent accordées que dans la mesure où le bénéficiaire était disposé à s'engager dans la voie qu'on lui imposait. En revanche, une fois admis dans nos éta­blissements d'enseignement, le jeune élève s'y plaisait et tous en  général ont conservé le souvenir reconnaissant des maîtres qu’ils y ont trouvés. 

Je décevrai peut-être mes amis Marocains en précisant qu'à cette époque, les bourgeois de leur pays n'encourageaient guère leurs enfants vers l'enseignement supérieur. Ce n'est qu'aux environs de 1937 que la soif d'apprendre tendit à se généraliser. Cette période d'avant-guerre marque d’ailleurs une prise de conscience du peuple Marocain.

 
 

 

 
 

Mohammed V, Hassan II, tels que je les ai connus