En 1927, Lyautey avait quitté Rabat depuis un an. Le Maroc
continuait à s’équiper et la cour chérifienne avait repris
sa traditionnelle activité.
Mais depuis quelques mois la santé de S.M. Moulay Youssef
laissait à désirer et le 28 avril de cette même année il fut
pris d’un d’œdème aigu du poumon qui prouva que les craintes
qu’on avait pu avoir étaient pleinement justifiées et que le
pire était à redouter.
Le lendemain, 29 avril, M. Steeg et deux de ses
collaborateurs se réunirent dans le plus grand secret, afin
qu’il fût discuté du plan qu’il conviendrait d’adopter en
cas d’issue fatale du Souverain.
Les mérites respectifs des fils de Moulay Youssef furent
soigneusement passés en revue. Au cours de ses études,
l’aîné des princes, le prince Moulay Idriss avait été très
handicapé par l’affection nerveuse dont il avait été
atteint. D’esprit vif, l’intelligence éveillée, le prince
Moulay El Hassan cédait facilement à la tentation du jeu. Le
prince Moulay Abdelslam était le plus jeune. En réalité, le
plus appliqué, le plus réfléchi, le plus studieux était incontestablement celui qui devait être appelé à diriger
un jour les destinées du peuple Marocain. Le choix se porta
sur Sidi Mohammed Ben Youssef ; c’est lui, qui, d’après les
avis les plus autorisés, était le plus qualifié pour
succéder à son Auguste Père.
Au point de vue de la loi coranique, rien ne s’opposait à
ce choix, car en pareille occurrence, les questions d’âge
n’interviennent pas et parmi les chérifs qualifiés c’est le
meilleur qui doit l’emporter.
Le jour qui suivit cette réunion, une des deux
personnalités qui participait à ce conseil jugea indispensable,
toujours dans le plus grand mystère, d’aller mettre le Grand
Vizir Si Hadj Mohammed El Mokri, dont nous aurons l’occasion de
reparler, au courant de ce qui avait été décidé la veille. Il
paraissait nécessaire, en effet, que, le moment venu, celui-ci
ne fît pas d’opposition à la réalisation de ce projet et sa
collaboration paraissait d’autant plus assurée, que depuis
quelques mois l’étoile du Grand Vizir pâlissait au fur et à
mesure que se renforçait l’autorité du Grand Chambellan Si Hababou.
Cet Hababou était un ancien compagnon de jeunesse du
Souverain qui se montrait pour lui rempli d’indulgence. Il avait
été également son ancien précepteur.
L'homme ne manquait pas de qualités. Fort intelligent,
cultivé, d'une grande piété, Moulay Youssef avait confiance dans
son sens politique; tous deux faisaient partie de la même
confrérie Derkaoua et on comprend les raisons très légitimes de
l'influence qu'il avait pris sur le Sultan et de l'indulgence
que celui-ci lui témoignait.
Par ailleurs Hababou était doté d'une ambition démesurée
et il aurait volontiers échangé ses fonctions de Grand
Chambellan contre celles de Grand Vizir. Entré pauvre au Palais,
il était possesseur, à la mort de Moulay Youssef d’une grosse
fortune acquise par des moyens qui manquaient d’orthodoxie.
On imagine sans peine que le Grand Vizir El Mokri eut
conçu beaucoup d’amertume de voir son influence ainsi battue en
brèche et l’avenir l’inquiétait. Il saisit donc volontiers
l’ouverture qui s’offrait à lui.
Pendant trois mois les choses en restèrent là. Mais dans
les premiers jours de juillet, alors qu’il partait pour la
France, M. Steeg apprit, en rade de Tanger, que Moulay Youssef
venait d’avoir une seconde crise d’œdème aigu du poumon. Il
estima de son devoir de mettre le Ministère des Affaires
Étrangères au courant non seulement de l’état de santé du
Souverain mais également des décisions qu’il avait prises en
avril.
Le Directeur du Département M. Peretti Della Rocca se
dépêcha d’informer de ces dernières nouvelles Si Kaddour Ben
Ghabrit que nous retrouverons également plus tard
dans ce récit et qui, en qualité de chef du Protocole, assurait
une liaison constante avec la Résidence Générale. Cette activité
jointe à celle de Directeur de la Mosquée lui permettait de
résider la plupart du temps à Paris qui constituait pour lui un
paradis dont il s’entendait à connaître toutes les joies.
Si Kaddour Ben Ghabrit qui depuis longtemps avait partie
liée avec Hababou, peut-être parce qu’il voyait en lui l’homme
de l’avenir, ne perdit pas une seconde.
Il partit immédiatement pour Rabat afin d’apprendre le
plus rapidement possible à son ami une nouvelle que celui ci
devait ignorer.
Et c’est alors que fut inventée par Hababou cette histoire
de vol de tapis dont on allait accuser Sidi Mohammed de façon à
le déconsidérer à la fois dans l’esprit de son Père et dans
l’opinion publique.
Moulay Youssef fut consterné en apprenant cette accusation
portée contre son fils mais, affaibli par la maladie, il ne
discuta pas et accepta la sanction qui consistait à faire
quitter au présumé coupable le Palais de Rabat pour être transporté à celui de Fès où
effectivement, il fut fort malheureux. Le futur Mohammed V fut
soumis à un régime de vexations et de privations qui lui furent
infiniment pénibles.
Le coup fut conçu avec une rouerie diabolique et
rapidement exécuté. Hababou se chargea d’ébruiter l’affaire et
Si Kaddour alla même en informer M. Urbain Blanc, à l’époque
Délégué à la Résidence Générale. M. Urbain Blanc, ancien
collaborateur de Clemenceau, méridional à l’intelligence
subtile, se refusa à croire que le jeune prince était un voleur
et il ajouta au demeurant qu’un fils ne pouvait pas voler son
père.
Sidi Mohammed était donc prisonnier à Fès lorsque son père
mourut le 17 novembre, 1927 à huit heures du matin.
Aussitôt connue la nouvelle, M. Steeg qui était installé au Palais
Boujeloud à Fès, convoqua le Grand Vizir Si Hadj Mokri qui se
chargea d’appliquer le plan qui avait été conçu. Le lendemain le
Grand Vizir convoquait, en effet, les membres du Gouvernement
Marocain ainsi les Oulemas et à 4 heures, Sidi Mohammed Ben
Youssef était proclamé Sultan du Maroc.
Ce calendrier, comme on dit aujourd’hui, permit donc de
déjouer les machinations de Hababou, qui par l’intermédiaire
de Si Kaddour n’avait pas désarmé. M. Steeg recevait en effet, à 5 heures,
un coup de téléphone de Si Kaddour qui demandait à le voir
immédiatement. Le Résident Général, se doutant de la pression
dont il allait être objet, refusa d’accorder cette audience et
il apprit à son interlocuteur que le Maroc était doté depuis une
heure d’un nouveau Sultan.
En réalité Si Kaddour allait se présenter comme mandaté
par le Quai d’Orsay afin d’obtenir que l’élection du Sultan soit
différée et que fût établie une liste de trois noms dans
laquelle le gouvernement français aurait choisi son candidat. En
réalité, à Paris, le choix du ministre eût été subordonné à
celui de Si Kaddour Ben Ghabrit qui passait en effet pour être
expert des questions marocaines et dont l’avis ne se discutait
pas.
Un récit très exact de cette intrigue de Palais se trouve
dans un numéro de l’Illustration qui date de décembre
1927 ou de janvier 1928. Si le nom de Si Kaddour n’y est pas
mentionné, il n’en est pas moins fait allusion à une
personnalité marocaine très connue à Paris qui n’était autre que
le chef du Protocole.
Ayant échangé, en moins de vingt-quatre heures, l’escabeau
du cachot pour le fauteuil du trône, Sidi Mohammed Ben Youssef
fit preuve pour la première fois de cette grandeur d’âme dont,
par la suite, il devait si souvent donner l’exemple. Il savait
déjà pardonner ainsi qu’il le fit à son retour d’exil. Il
n’accabla donc ni Hababou ni Si Kaddour Ben Ghabrit.
Le premier ne fut pas inquiété, mais des juges français
furent chargés de lui faire restituer une partie des biens de la
Famille Royale et de l’Etat qu’il avait détournés.
Quant à Si Kaddour, il poursuivit sa brillante carrière et
j’aurai l’occasion de parler des rapports que, par la suite, il
entretint avec Sidi Mohammed.
C’est en nous appuyant sur le témoignage d’hommes qui furent
personnellement liés à ces événements que nous avons pu faire
foin de ces allégations, très éloignées de la vérité, qui
n’étaient que calomnies.