Cette intervention chirurgicale subie par Sa Majesté
Mohammed V est à mon avis un événement important,
démonstratif de la transformation qui s'est produite dans la
mentalité du peuple Marocain. Elle permit en effet à ce
peuple de découvrir :
d'une part qu'il pouvait dorénavant avoir recours à la
médecine moderne à laquelle il tournait le dos jusqu'alors.
L'acte chirurgical avec tout ce qu'il implique de confiance
dans son acceptation, de complication dans son exécution ne
pouvait s'imposer d'emblée à un peuple qui jusqu'à
l'avènement du Traité de Protectorat avait vécu replié sur
lui-même, très éloigné des progrès techniques qui n'avaient
été eux-mêmes révélés à la civilisation occidentale que dans
la seconde moitié du siècle dernier.
Il empruntait régulièrement la voie maritime et débarquait soit
à Marseille, soit à Bordeaux. Alors commençait une vaste
randonnée automobile, à laquelle le Souverain prenait infiniment
d’intérêt et qui lui permis de bien connaître notre pays. Après
s’être reposé, assez souvent dans une ville d’eau, et souvent
Evian avait sa préférence, il terminait son voyage à Paris.
En général, ce séjour officiel se terminait par un banquet qui
réunissait autour de la même table le Sultan, son entourage et
les membres du gouvernement de la République.
Le lendemain matin, le Général Nogues était à la clinique. Il
n’avait en effet voulu confier à personne le soin de savoir
où en étaient les choses : et c’est par ses propres yeux qu’il
avait voulu se rendre compte du bien-fondé de mes affirmations.
Il ne laissa aucun détail dans l’ombre, visita non seulement
l’appartement réservé au Souverain, mais encore le bloc
opératoire et même les cuisines ! Le téléphone avait dû
fonctionner entre la Résidence Générale et Paris et le Résident
avait dû notamment s’enquérir de la personnalité des Maîtres
auxquels j’avais fait appel. Son ton à mon égard s’était
radouci.
L’arrivée des chirurgiens parisiens avait été prévue pour le
samedi 2 décembre. Il fallait à ce moment-là trois jours pour
rejoindre Rabat après avoir quitté Paris. Comme je l’ai déjà dit
, les déplacements par avion qui devaient changer le rythme des
relations France-Maroc n’étaient pas encore dans la pratique
courante.
Une première consultation eut lieu l’après-midi, elle allait
permettre au Souverain de faire la connaissance des médecins
auxquels il allait se confier, mais elle devait également
permettre à ceux-ci d’examiner leur Auguste malade et de
confirmer le principe d’un traitement chirurgical.
Le Palais de Rabat n’avait pas encore été transformé, comme il
le fut par la suite, par S. M. Mohammed V. qui fut, pendant
vingt ans, un grand bâtisseur.
Cette consultation eut donc lieu dans une pièce sans caractère,
construite du temps du Sultan Moulay Abd El Aziz et à laquelle
on accédait après avoir parcouru d’obscurs corridors et par un
petit escalier qui n’avait rien de royal.
A la suite de cet examen le communiqué suivant fut publié :
“Rabat, le 2 décembre 1937. La santé de S.M. le Sultan, ayant
donné depuis un certain temps, quelques inquiétudes, ses
médecins jugèrent opportun de provoquer une consultation
médicale qui, sur le désir de Sa Majesté fut fixée immédiatement
après les fêtes de l’Aid Seghir. Le professeur Hartmann,
Président de l'Académie de Médecine et de Chirurgie et le
docteur Bergeret, chirurgien des Hôpitaux de Paris qui sont
arrivés à Rabat dans la matinée ont procédé aujourd’hui à un
premier examen”.
Ce premier communiqué avait été rédigé en vue d’informer
l’opinion de l’état de santé du Souverain et c’est à dessein
qu’il n’était point fait mention de l’éventualité d’une
intervention chirurgicale.
Le lendemain, en effet, une nouvelle consultation fut pratiquée
à la suite de laquelle fut publié un second communiqué ainsi
conçu:
« Les médecins soussignés, après avoir examiné à nouveau Sa
Majesté le Sultan ont constaté la nécessité d’un traitement
chirurgical.
Signés : Arnaud, Dubois-Roquebert, Speder, Bergeret, Vanlande,
Hartmann ».
Après avoir appris que son Souverain allait être opéré,
l’émotion provoquée par cette nouvelle fut considérable. Dès le
soir, des prières furent ordonnées dans toutes les mosquées pour
le rétablissement de la santé du Souverain et les rues de la
Médina présentaient une animation particulière du fait de
l’anxiété avec laquelle marchands et artisans attendaient le
résultat de l’opération. C’était là un témoignage de loyalisme
donné par son peuple à Sidi Mohammed Ben Youssef.
Deux sentiments avaient contribué à provoquer une telle émotion.
Il convient, en effet, de se représenter qu’à cette époque la
pratique de la chirurgie était loin d’être entrée dans les
mœurs. J’avais trouvé, lors de mon arrivée à Rabat, cette
mentalité qu’avaient connue en France, quarante ans auparavant,
ceux qui alors exerçaient mon art. Les Marocains réagissaient à
la façon de ces paysans français qui, bien souvent au début de
ce siècle, préféraient la mort plutôt que d’accepter de se
livrer au bistouri. Mes indications opératoires n’étaient, aux
environs de 1935 que rarement acceptées, à moins qu’il ne s’agît
d’un de ces cas de nécessité où la souffrance du malade est
telle qu’il est le premier à réclamer une intervention dans
laquelle il cherche moins la guérison que le soulagement
immédiat d’une insupportable douleur.
A cette époque une intervention chirurgicale n’était acceptée
qu’après la réunion d’un conseil de famille, motif
d’interminables palabres dans laquelle le plus ancien avait le
dernier mot.
J’ai conservé le souvenir d’un jeune enfant atteint de pleurésie
purulente pour lequel, les antibiotiques n’existant pas,
l’intervention constituait la seule chance de salut ; les
parents étaient consentants mais je me heurtai à l’entêtement du
grand-père que je ne parvins à convaincre : l’enfant mourut.
Ce qui surprenait ses sujets c’était que leur Sultan, ce
descendant du Prophète, chef non seulement temporel mais
spirituel confiât un corps pour eux sacré à des mains profanes.
En acceptant de se faire opérer comme il l’a fait, Sidi Mohammed
Ben Youssef donnait, pour la première fois, l'exemple nécessaire
à son peuple pour que sa mentalité évolue rapidement vers
l'acceptation de l'acte chirurgical.
Cela ne devait pas être le seul exemple qu’il donnât puisque le
Souverain faisait par la suite pratiquer la circoncision chez
ses deux fils, le Prince Héritier Moulay Hassan et le Prince
Moulay Abdallah, selon les méthodes chirurgicales les plus
orthodoxes. On sait l'importance de la circoncision chez les
musulmans et le caractère rituel qui s'y rattache : en la
circonstance Mohammed V sut associer de la façon la plus
heureuse le progrès à la tradition.
Il est intéressant de noter que c’est en 1937 que les courbes
d'hospitalisation de la Maternité de Rabat révèlent le début de
l’existence d’une clientèle marocaine qui n’a ensuite fait que
se développer. Cette maternité, fondée par la Maréchal Lyautey
et à laquelle les deux Marmey, père et fils, se consacrèrent
pendant plus de trente ans, fut longtemps boudée des femmes
marocaines, et cela malgré son parfait fonctionnement assuré,
par des religieuses aussi dévouées que désintéressées.
L’après-midi, dans le plus strict incognito, accompagné
seulement de quelques serviteurs, le Souverain entrait à la
clinique et prenait possession des locaux qui lui avaient été
réservés. Je lui présentai ses infirmières et il se prêta de
bonne grâce aux soins nécessaires la veille d’une intervention.
Pendant ce temps, ses valets transformèrent en salons les
chambres adjacentes. Ils avaient apporté, à cet effet, le
matériel nécessaire : tapis, coussins, tables basses, et ils
eurent vite fait de changer les locaux en une annexe du Palais
où ultérieurement devaient être reçus les visiteurs.
Au sujet des visites, le Souverain avait accepté, avec bonne
grâce, de se prêter à la règle que nous lui avions proposée et
ce consentement était tout à fait exceptionnel de la part d’un
Marocain. Ceux-ci, en effet, lorsqu’ils consentent à être
hospitalisés, posent comme condition d’être accompagnés de leurs
familiers et il n’est pas rare de retrouver l’après-midi l’opéré
du matin, à peine réveillé, entouré d’une dizaine de parents
plus ou moins proches. Une telle présence, on le conçoit, ne
facilite pas la guérison du patient et il faut infiniment de
patience au chirurgien pour tolérer de telles habitudes.
Celles-ci sont chères aux Marocains et il faut savoir les
comprendre.
Sidi Mohammed Ben Youssef, et le fait de sa part n’était pas
sans mérite, avait précisé à l’avance l’heure des visites
familiales et il en avait limité la durée. Je dois reconnaître,
pour le malheur de ma pratique quotidienne, que cet exemple fût
bien peu souvent suivi. Au dehors, un détachement de la Garde
Royale était arrivé qui avait pris sa faction, indiquant ainsi
la présence royale.
Le Général Nogues n’était pas sans inquiétude car, connaissant à
fond le peuple Marocain, il se demandait, non sans raison, ce
qu’eussent été ses réactions si, par malheur, une catastrophe
s’était produite. Sans doute, le comportement des foules est-il
partout le même mais plus que toute autre, la foule marocaine,
lorsqu’elle est déchaînée ne connaît plus de frein dans sa
violence. Jadis en 1912, les tragiques événements d’Oued Zem,
les émeutes de Fès, l’effroyable drame de Meknes ont montré le
bien fondé de telles appréhensions.
L’intervention avait été prévue le lendemain, lundi 13 octobre à
8 heures. Mais, bien avant, le Général Nogues ainsi que les
membres du Maghzen étaient présents. J’avais mis mon bureau à la
disposition du Résident Général et j’avais fait aménager pour
les vizirs un salon qui dans la suite devait leur être réservé.
Dans le vaste hall, le secrétaire particulier de Sa Majesté, le
fidèle Si Ahmed Messaoud avait pris son poste et disposé le
registre que devaient signer des milliers de visiteurs.
L’assistance était anxieuse et l’émotion était réelle lorsqu’à
l’heure prévue elle vit glisser à travers la baie vitrée qui
sépare le vaste hall de la clinique du corridor qui joint la
porte de l’ascenseur au bloc opératoire, le brancard qui
transportait l’Auguste malade.
Lorsque trois quarts d’heure plus tard nous sortîmes de la salle
d’opération et que nous apprîmes aux personnalités présentes que
tout s’était bien passé, dans les meilleures conditions, nous
vîmes les visages se détendre.
Je n’ai jamais oublié les actions de grâce que
Si Maâmri
rendait à son Seigneur de sa voix forte, les mains jointes ,
grandes ouvertes, le visage tourné vers le ciel, les traits
transfigurés.
L’après-midi, le Général Nogues venait s’informer de l’état du
royal opéré et était même autorisé à s’entretenir quelques
instants avec lui.
En réalité si cette première intervention rendit service au
malade, elle fut également utile du point de vue politique. :
elle habituait l’opinion publique marocaine à l’idée d’une
seconde opération. Entrant dans le cadre des interventions
mineures, ses suites furent simples et tout le monde fut
rassuré. Surtout, lorsqu’au bout de quatre jours les professeurs
Bergeret et Hartmann estimèrent qu’ils pouvaient, sans aucun
risque, regagner Paris.
Arrivée au terme de sa maladie, Sa Majesté avait tenu à me
demander la note de mes honoraires et je lui fis parvenir la
réponse suivante :
« Permettez moi, Sire, de vous assurer que l’honneur insigne
d’avoir contribué à rétablir votre santé est la seule récompense
que j’ambitionne.
Désigné par la Providence pour faire bénéficier Votre Majesté
des secours de mon art, les soins que j’ai pu prodiguer à Votre
Auguste Personne resteront l’honneur de ma carrière.
Français de France, ayant fait du Maroc ma seconde patrie, je ne
pouvais mieux prouver mon attachement au peuple marocain qu’en
soignant avec le meilleur de mon cœur son Souverain bien-aimé.
En souhaitant à Votre Majesté un règne long et glorieux, je La
prie de bien vouloir trouver ici l’hommage de mon très humble,
très respectueux et toujours fidèle attachement ».
Les soixante-dix jours, sans parler des nuits, que je passai
auprès de Sidi Mohammed Ben Youssef me permirent de le découvrir
assez vite et d’être mieux informé de sa personnalité que ceux
qui depuis de longues années ne l’approchaient que de loin en
loin.
Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre ! Loin de
moi l’idée d’assimiler la profession de chirurgien à celle de
valet de chambre, encore que toute profession soit honorable,
mais en modernisant cet adage on peut dire qu’il n’y a pas de
grand homme pour son médecin, surtout lorsque patient et
praticien sont en contact permanent, jour et nuit pendant plus
de deux mois.
Il me fut donc facile de me rendre compte rapidement des
qualités humaines de mon patient, de ses réactions familiales.
Je ne tardai pas davantage à deviner le principal de sa pensée
politique qui était d'amener son pays à l'indépendance.
Dans mon cas particulier de médecin libéral, l’indépendance dont
je jouissais fut certainement appréciée, dès le début, par mon
Auguste malade : nous vivions, en effet, dans un pays où la
houlette administrative se faisait sentir un peu partout et si
elle en avait eu la possibilité, elle aurait volontiers converti
tout un chacun en un « petit fonctionnaire », ayant, à
l’occasion, des comptes à rendre. Je doute fort que dans une
cinquantaine d’années, et même avant, un médecin «fonctionnaire
» quelque soit sa valeur, placé dans les mêmes conditions que
j’ai connues moi- même ait la possibilité d’agir comme je l’ai
fait.
Les technocrates qui, de plus en plus, ont tendance à diriger le monde,
ne jouissent pas eux-mêmes de cette indépendance qu’on connut
les confrères de ma génération et ils n’aiment pas ceux qui la
détiennent. Dans ces conditions nos jours paraissent comptés...
Cette médecine libre permet, au cours du fameux dialogue qui s’établit
entre le malade et son médecin et dont parle Duhamel, à chacun
de ceux-ci de manifester leur personnalité.
Elle nous permet, à nous médecins, d’accompagner nos soins d’une chaleur
humaine qui risque de ne plus se faire sentir lorsque le malade
ne sera plus, pour le médecin fonctionnaire de demain, qu’un
simple numéro.
Elle nous permet, enfin, une fois que nous avons fini de les soigner,
d’entretenir avec nos malades des sentiments empreints d'un
esthétisme élevé à base d’estime et de reconnaissance, et c’est
bien ainsi que naquit l'amitié que, pendant tant d'années,
MohammedV me fit l’honneur de me témoigner.
De cette indépendance que j’ai connue, j’ai le sentiment d’avoir
pleinement profité, parfois pour le bien de mes malades et
parfois aussi, du moins je l’espère, pour le bien de mon pays.
Mais je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis. Le
Parisien sceptique, un tantinet gouailleur, que je suis resté,
éprouvait une certaine malice à narguer les Bridoison
solennels qu’il eut souvent l’occasion de rencontrer. Et puis,
en agissant ainsi, je songeais à mes confrères du bled qui, plus
désavantagés, n’avaient pas les mêmes possibilités que moi.
Ceux-ci, en effet, étaient soumis à la férule parfois pesante
d’un contrôleur civil qui parlait de « son médecin » avec un ton
de suffisance que je n’ai jamais entendu dans la bouche de
Mohammed V.
Les réactions humaines en face de la maladie sont infinies mais
schématiquement le médecin au cours de sa pratique quotidienne,
se trouve en présence de deux grands groupes de malades.
Pour l’homme arrivé dont le succès a consacré l’effort et plus encore
qu’a toujours favorisé la Fortune, la maladie est chose
imprévue, un accident qui lui semble injuste, il se révolte et
fait souvent preuve, alors, d’un égoïsme et d’une exigence
parfois bien pénibles pour ceux qui le soignent.
En revanche, l’homme modeste, qu’il s’agisse d’un travailleur de la ville
ou de la campagne, et cette remarque est vraie sous toutes les
latitudes, la couleur de la peau n’ayant rien à y voir, celui-là
reste calme, témoignant à son médecin une confiance touchante
tant elle est totale et spontanée.
C’est à cette seconde catégorie de malades qu’appartenait Sidi
Mohammed Ben Youssef. Deux valeurs peuvent résumer la
personnalité de mon patient : Grandeur et Simplicité. De
plus, il ajoutait à ces sentiments, une résignation qu’il
trouvait dans sa Foi : pour lui, rien n’arrivait que DIEU n’eût
voulu ! |