Sommaire
 
     
 

L'intervention chirurgicale de

 
 

Sa Majesté Mohammed V de 1937

 
     
 
 
 
 

Cette intervention chirurgicale subie par Sa Majesté Mohammed V est à mon avis un événement important, démonstratif de la transformation qui s'est produite dans la mentalité du peuple Marocain. Elle permit en effet à ce peuple de découvrir : 

d'une part qu'il pouvait dorénavant avoir recours à la médecine moderne à laquelle il tournait le dos jusqu'alors. L'acte chirurgical avec tout ce qu'il implique de confiance dans son acceptation, de complication dans son exécution ne pouvait s'imposer d'emblée à un peuple qui jusqu'à l'avènement du Traité de Protectorat avait vécu replié sur lui-même, très éloigné des progrès techniques qui n'avaient été eux-mêmes révélés à la civilisation occidentale que dans la seconde moitié du siècle dernier. 

d'autre part que son Souverain pouvait connaître des difficultés capables d'influer sur la situation politique du pays et par là même cela hâtait la prise de conscience politique de la masse marocaine. Jusqu'alors en effet, seuls les intellectuels avaient eu le souci de l’avenir politique de leur patrie. En octobre 1937 le Souverain se trouvait dans son Palais  de  retour  de  France,  et  son entourage, à commencer par son médecin, le docteur Arnaud n’était pas sans inquiétude à son sujet. Depuis son accession au trône, le jeune Souverain avait l’habitude de partir chaque année, vers la moitié de l’été pour la métropole.

Il empruntait régulièrement la voie maritime et débarquait soit à Marseille, soit à Bordeaux. Alors commençait une vaste randonnée automobile, à laquelle le Souverain prenait infiniment d’intérêt et qui lui permis de bien connaître notre pays. Après s’être reposé, assez souvent dans une ville d’eau, et souvent Evian avait sa préférence, il terminait son voyage à Paris. 

Durant son séjour à Paris, le Souverain prenait contact avec un certain nombre de personnalités officielles. Il échangeait des visites avec le Président de la République et ne manquait jamais de rencontrer le Maréchal Lyautey. Lorsque celui-ci mourut, en 1927, c’est à Marseille, au moment de s’embarquer, qu’il apprit la nouvelle. Il décida de retarder son départ et, par train spécial alla saluer à Thorey la dépouille de ce grand Français qui avait tant aimé son pays et qui avait si bien servi sa dynastie. 

En général, ce séjour officiel se terminait par un banquet qui réunissait autour de la même table le Sultan, son entourage et les membres du gouvernement de la République. 

En 1937, par une de ces fraîches et belles journées d’octobre, qui au Maroc, contrastent avec les chaleurs brumeuses de septembre, sous un ciel d’un bleu très pur et par une atmosphère infiniment limpide, le courrier de la Nicolas Paquet , orné du grand pavois, était entré, solennellement, dans le port de Casablanca. On pouvait voir sur le quai le Résident Général de France , entouré des principales personnalités du Protectorat  et des hauts dignitaires marocains. Etaient également présente, la Garde Royale et sa musique. Dans quelques instants elle allait jouer la Marseillaise suivie de l’Hymne Chérifien : tous attendaient Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef, Sultan du Maroc qui regagnait la terre de ses ancêtres après un séjour de quelques semaines en France. 

Au cours de ce séjour à Paris le Souverain avait été pris d’une violente indisposition qui avait nécessité la présence à son chevet d’une des sommités de l’époque. Celle-ci avait posé le diagnostic d’appendicite et conseillait une intervention qui d’après elle devait être pratiquée d’urgence et sans retard. Sidi Mohammed, pour des raisons qui n’étaient pas toutes politiques, préféra rentrer immédiatement à Rabat. 

Depuis mon arrivée à Rabat j’entretenais avec le docteur Arnaud des relations d’autant plus suivies qu’il était mon collègue à l’Hôpital Militaire où, tous deux, nous avions notre service. 

Ancien médecin militaire, connaissant à fond le Maroc où il avait fait campagne, gros travailleur, parlant l’arabe, le docteur Arnaud avait publié sur une période récente de l’Histoire du Maroc un ouvrage très remarquable. 

Le docteur Arnaud avait été choisi comme médecin par Moulay Youssef qu’il avait soigné avec autant de science que de dévouement et, lors de son accession au Trône, son fils Sidi Mohammed Ben Youssef l’avait prié de continuer à assurer auprès de lui les mêmes fonctions. 

Arnaud, qui dans ses jeunes années avait préparé l’Ecole Normale Supérieure, était un homme cultivé. Les circonstances l’avaient conduit à se présenter à l’Ecole du Service de Santé militaire de Lyon, mais en réalité, il ne s’était jamais consolé de n’avoir pas poursuivi la carrière officielle des concours civils où effectivement, étant donné ses brillantes qualités, il aurait eu des chances de réussir. 

Il représentait assez bien, en 1937, un survivant de ces médecins qui ont disparu alors que commençait la guerre de 1914 ; à cette époque les praticiens, hautement conscients de leur dignité, n’auraient pas eu l’idée de visiter leur clientèle autrement qu’en chapeau haut de forme. Faute de porter le gibus, qui n’était plus en usage, Arnaud avait recours à une élégance recherchée et de bon ton ; il ne se présentait à ses clients que les gants à la main et chapeauté.

De caractère assez capricieux, il lui arrivait d’avoir des accès de mauvaise humeur qui, en réalité, dissimulaient une grand timidité. 

Par ailleurs, surtout à table, il savait se monter gai et charmant et il faisait preuve dans ses goûts, tant gastronomiques que littéraires, d’un égal éclectisme. 

Sidi Mohammed avait beaucoup d’estime pour Arnaud non seulement parce qu’il avait soigné son Auguste Père mais également parce qu’il appréciait son exactitude, son dévouement, sa compétence et peut-être plus encore sa discrétion, laquelle était absolue. 

Il faut bien se représenter qu’aux environs de 1937 le Sultan, aux yeux de l’opinion, était entouré de mystère. Et lorsqu’un étranger avait l’occasion d’approcher un des rares familiers européens du Palais, c’était pour lui poser des questions de caractère personnel et indiscret.  

Les réponses d’Arnaud à ce genre de questions étaient telles que l’interlocuteur se le tenait pour dit et ne prolongeait pas la conversation.  

Arnaud était assez jaloux de ses prérogatives au Palais et cela à juste raison car il n’avait pas perdu le souvenir de la fâcheuse aventure dont il avait été la victime quelques semaines avant que mourût le Sultan Moulay Youssef.  

Lorsque celui-ci tomba malade, Arnaud avait parfaitement vu la gravité du mal dont il était atteint, et le professeur Laubry, l’illustre cardiologue appelé par lui en consultation, confirma pleinement le pessimisme du pronostic.  

Quelle ne fut donc pas l’émotion d’Arnaud un matin alors qu’il s’apprêtait à entrer au Palais, en constatant que le garde de la Garde Royale qui habituellement lui présentait les armes lui intimait l’ordre de ne pas aller plus loin. 

 Il eut alors la surprise d’apprendre que, sans aucun préavis, et bien que n’ayant rien à se reprocher, il avait été remplacé dans ses fonctions.

Celles-ci avaient en effet été confiées à un médecin tangérois qui, prenant le contre-pied des affirmations des deux médecins qui l’avaient précédé, affirmait qu’il avait la certitude de pouvoir guérir l’Auguste malade. 

Tous les matins il allait donc voir celui-ci au Palais de Fès, non sans avoir exigé qu'auparavant, avant chaque visite, une somme, assez rondelette pour l’époque, ne lui fût versée. Malgré cette thérapeutique nouvelle, ce qui devait arriver arriva et le 17 novembre 1927, au cours de sa visite quotidienne, le royal malade expira entre ses bras. 

Le médecin, craignant des réactions violentes, se garda bien d’annoncer la nouvelle. Il affirma que l’état de santé du Souverain s’était amélioré, qu’il avait commencé à s’endormir et qu’il convenait de respecter ce repos Ceci dit, étant sorti du Palais, il se précipita vers la gare afin d’y prendre le train qui devait le reconduire à Tanger.  

Au bout de quelques heures, l’entourage, surpris de constater que le sommeil de l’Auguste malade se prolongeait, entra dans la chambre pour s’apercevoir que le Maroc n’avait plus de Sultan.  

Arnaud avait difficilement supporté cet affront dont n’était pas responsable le bon Sultan Moulay Youssef qui à aucun prix n’aurait désiré chagriner son médecin.  

Il s’agissait là d’une initiative d’Hababou qui une fois de plus avait imposé sa volonté.  

Arnaud était donc fondé à se montrer circonspect envers ses confrères mais son intransigeante honnêteté l’emportait sur tout autre sentiment. 

Un matin, donc, il vint me trouver et me fit part de ses inquiétudes :  

« Je ne sais ce qu’a le Patron , c’est d’ailleurs de cette façon que dans l’intimité du Palais on désigne le Souverain, mais son état de santé m’inquiète, les troubles qu’il présente depuis toujours s’aggravent. J’aimerais vous le montrer ». 

Le Sultan qui était vraisemblablement au courant de cette démarche, insistait pour que cette consultation fut entourée de la plus grande discrétion. Ma visite au Palais, où je n’avais jamais pénétré, eût paru insolite et eût suscité des commentaires. Je suggérais donc que l’Auguste malade vint me voir à ma clinique, conduit dans la voiture d’Arnaud, j’avais choisi une heure tardive, après dîner et j’avais pris mes dispositions pour que nul ne fut présent.  

C’est ainsi que débutèrent des relations qui n’allaient pas tarder à devenir amicales et qui pendant vingt-quatre ans devaient me valoir tant de joies, tant d’honneurs et parfois aussi tant de soucis. 

Le Souverain m’apparut comme un homme jeune, simple, modeste, assez réservé qui s’exprimait dans un français correct. Néanmoins il lui arrivait de chercher certains mots et il roulait les r à la façon de certains terriens de chez nous. Son masque, aux traits tirés était celui d’un homme fatigué, ce qui n’était pas normal chez un sujet de son âge. 

Il me parut préoccupé du double souci de me juger et aussi de savoir ce que j'allais lui annoncer. 

L’examen d’un patient, soit-il Sultan, doit commencer par son interrogatoire. Je m’informais donc de la nature des troubles dont se plaignait l’Auguste malade, de leur ancienneté, de leur évolution ainsi que des traitements qui lui avaient été conseillés.

Je lui fis confirmer ce que la presse m’avait appris, à savoir que, quelques semaines auparavant, il avait été examiné par un illustre chirurgien et que celui-ci avait posé le diagnostic ferme d’appendicite aiguë exigeant une intervention immédiate. 

Ce chirurgien avait même téléphoné à une maison de santé afin que des dispositions fussent prises pour recevoir le malade dans les deux heures. 

Sans parler des raisons politiques qui plaidaient contre le principe qu’une intervention chirurgicale fut pratiquée en dehors du Maroc, le Souverain jugea que l’examen dont il avait été l’objet avait été superficiel et que la conclusion avait été trop hâtive. Il décida donc de regagner Rabat. 

En fait, si l’intervention clinique avait été plus poussée il est probable que je n’aurais jamais connu S. M. Sidi Mohammed Ben Youssef, Sultan du Maroc. 

Ayant recueilli ces précisions et l’interrogatoire étant achevé, il me restait à examiner le patient et à pratiquer cet examen qui avait été négligé à l’hôtel Crillon. J’eus immédiatement la clef du diagnostic. Il s’agissait, non d’une tumeur maligne, comme on l’a dit, mais d’une lésion congénitale datant de la naissance et qui expliquait tous les troubles dont n’avait cessé de se plaindre l’Auguste malade. 

Je fis part de mon diagnostic au docteur Arnaud qui se montra désespéré. De nature assez pessimiste, il invoqua la malchance qui le poursuivait, assurant qu’après avoir vu la mort du père, il verrait la fin du fils. 

Je le rassurai de mon mieux et nous nous rendîmes auprès du patient. J’expliquai à celui-ci que nous venions de déceler, de façon indiscutable, l’origine des maux dont il souffrait et je lui assurai qu’un traitement chirurgical seul était capable de procurer la guérison, tout traitement médical étant appelé à rester absolument inopérant. Faute d’avoir recours à la chirurgie de graves complications mécaniques et infectieuses, ne manqueraient de se produire qui finalement mettrait sa vie en danger. A ce moment le dialogue suivant s’engagea :

 « En résumé, docteur, d’après ce que vous me dites, il s’agit d’une affection grave » ?

 « Certainement, Sire, et cette affection est d’autant plus grave qu’il s’agit de Votre Majesté ».

 « Mais en quoi le fait d’être le Sultan du Maroc vient-il compliquer la chose » ?

 « C’est qu’ici, Majesté, des facteurs humains interviennent que je vais essayer d’expliquer. 

 « Dans le cas particulier, en effet , deux traitements chirurgicaux peuvent être envisagés. 

 « L’un ne comporte aucun risque. Il n’a qu’un but palliatif .Il permettra à Votre Majesté de vivre mais il fera d’Elle un infirme. La seconde intervention qu’on peut envisager procurera, je l'affirme, une guérison définitive. Cette intervention se propose, en effet, d’enlever radicalement la lésion mais elle est d’une exécution fort difficile et à ma connaissance, dans une ville comme Paris, il n’existe que peu d’opérateurs qualifiés pour la pratiquer. De plus, malgré toutes les précautions qu’on prendra, elle n’est pas sans risques. 

 « Et c’est là qu’intervient la personnalité de Votre Majesté. Les hommes sont des hommes et, certains parmi ceux auxquels leur notoriété conférera d’être appelé en consultation par le gouvernement de mon pays auprès de Votre Majesté élimineront le principe de l’intervention majeure qui, de plus ne leur est pas familière, pour conseiller celle très simple sans risque qui permettra de soulager mais non de guérir. Et ces consultants officiels éventuels seront d’autant plus écoutés par le Résident Général que celui-ci estimera que des raisons de haute politique ne permettent, en aucune façon, de prendre un tel risque en ce qui concerne la vie de Votre Majesté. 

 « Or, je connais à Paris un chirurgien dont la réputation est déjà grande et qui me paraît particulièrement qualifié pour intervenir sur Votre Majesté. Entre ses mains, le succès a les plus grandes chances d’être assuré. 

 Si Votre Majesté m’y autorise, je vais lui adresser mon observation comme s’il s’agissait d’un malade ordinaire pour lequel je lui demanderais conseil en ce qui concerne la meilleure conduite à suivre et nous verrons sa réponse ». 

Le Sultan me fixa quelques instants comme s’il désirait deviner le fond de ma pensée et me fit part de son accord. Il me remercia avec beaucoup d’affabilité et m’assura que, de toute façon, il n’accepterait pas la solution de facilité. 

Cet homme, qui souffrait de douleur physique, faisait preuve, dans les circonstances graves, d’un courage et d’une rapidité dans la décision qui jamais ne se démentirent. Nous fûmes d’accord pour garder sur l’affaire le secret le plus complet. 

Désireux de compléter mon observation et afin d’éviter toute indiscrétion, bien que cela ne rentrât pas dans mes activités habituelles, je pris le cliché radiographique qui s’imposait.  

Le chirurgien que j’avais en vue n’était autre que le docteur André Bergeret qui, pendant plus de vingt ans, occupa à Paris la vedette chirurgicale. Je l’avais connu à l’Hôtel-Dieu chez notre maître commun le professeur Henri Hartmann dont il était l’assistant, alors que j’étais moi-même chef de clinique. Ce morvandiau, devenu Parisien, n'avait rien perdu de son accent. Il possédait une adresse qui stupéfiait tous ses collègues, un bon sens de bourguignon et un sang-froid imperturbable. Je lui écrivis comme convenu; sa réponse ne se fit pas attendre. Il me conseilla d’intervenir sur mon malade en trois temps, me donna quelques conseils pratiques et m’assura que tout devait très bien marcher . Les lettres de Bergeret sont toujours concises, ses propos ne le sont que davantage. Cet homme d’action est un silencieux. 

Je communiquai cette réponse au Sultan qui, après en avoir pris connaissance, accepta de se confier à Bergeret. 

Il me pria de repousser la date de l’intervention jusqu’aux premiers jours de décembre de façon à lui permettre de présider les fêtes de l’Aïd-Seghir, qui, on le sait, est une des trois grandes fêtes musulmanes annuelles.

Je demandai au Souverain la permission de me rendre à Paris afin de révéler à Bergeret la qualité de l’opéré que je comptais lui confier et afin de préciser avec lui certains détails importants. 

Afin de gagner du temps, je pris donc l’avion, ce qui à pareille époque était chose assez exceptionnelle. Le jet d’alors était représenté par un Latécoère bimoteur qui, partant de Casablanca , faisait escale à Rabat, à Tanger et à Barcelone. Après avoir franchi les Pyrénées , qu’on ne dominait parfois que de quelques dizaines de mètres , on se posait soit à Perpignan, soit à Toulouse, lorsque tout allait bien, ce qui permettait de monter dans le train et de se trouver le lendemain matin à Paris, où l’on arrivait enchanté de la rapidité du voyage. 

Bergeret accepta non seulement d’opérer le Sultan du Maroc, mais de l’opérer à Rabat, dans la nouvelle clinique dont j’avais achevé la construction en 1935. Il me confirma son intention d’opérer en trois temps et il ne posa qu’une condition : celle de la présence de notre maître commun le professeur Hartmann qui devait couvrir, de sa haute autorité, le traitement chirurgical proposé. M. Hartmann, malgré ses 77 ans, se montrait un alerte vieillard qui, au cours d’une longue et brillante carrière, avait déjà eu l’occasion d’approcher des têtes couronnées. Il s’était rendu notamment, quelques dix ans auparavant, à Bucarest, afin d’y opérer le roi de Roumanie. Il accéda très volontiers à notre désir. 

A mon retour de Paris, je me dépêchai de prendre mes dispositions pour que tout fût prêt dans les délais fixés. 

Je désirais non seulement tout mettre en œuvre pour guérir mon Auguste malade mais également ne rien négliger pour qu’il sût à quel point j’étais sensible à l’honneur qu’il faisait à mon pays en se confiant à des médecins français. C’était le moment de me souvenir du proverbe qui dit que la manière dont on donne vaut mieux que ce qu’on donne. Je proposai donc à Sidi Mohammed Ben Youssef de suspendre l’activité de la clinique afin qu’il s’y sentît tout à fait chez lui. Le Souverain s’opposa immédiatement et vigoureusement à un tel projet, me précisant qu’il entendait que sa présence ne diminua en rien mon activité habituelle. Et j’eus là l’occasion de découvrir, pour la première fois, cette simplicité et ce sens de l’humain qui caractérisaient le roi défunt. 

En me faisant part de sa volonté, il se proposait à la fois de ne pas me gêner personnellement dans l’exercice de ma profession et aussi de ne pas décevoir les malades qui auraient désiré se faire soigner. 

La disposition de ma clinique permettait heureusement de concilier nos deux points de vue. Les différents étages du bâtiment étaient en effet desservis par deux escaliers, dont un de dégagement comportant une entrée spéciale que pendant tout le séjour du Sultan à la clinique je réservai à ma clientèle habituelle. 

J’avais isolé sur la façade, à l’aide d’un tympan aux armes chérifiennes un appartement de quatre pièces qui devait être réservé au patient royal. 

Ces attentions, pour normales qu’elles fussent, n’en furent pas moins critiquées par certains qui estimaient que j’exagérais l’importance que le simple particulier que j’étais entendait rendre au souverain chérifien. 

Mais les jours avançaient et les autorités du Protectorat n’étaient toujours au courant de rien de ce qui se tramait.

Il me parut peu concevable qu’elles apprissent par la presse que le Sultan du Maroc devait être opéré. Ne connaissant pas le Général Nogues qui un an auparavant avait été nommé Résident Général, mais qui entretenait d’amicales relations avec le regretté docteur Maurice Gaud, Directeur de la Santé Publique, je décidai, quatre jours avant l’heure H d’aller l’informer de ce qui se préparait. 

M. Gaud fila immédiatement chez le Résident qui me convoqua le lendemain matin à la première heure. 

Je dois à la vérité de dire que cette première entrevue avec le Général Nogues manqua d’aménité. Le Résident Général me signifia

avec humeur ce que mon comportement avait, à ses yeux, d’anormal. Je lui répliquai que, n’étant pas fonctionnaire, je n’avais de comptes à rendre à personne mais que les règles de ma profession m’imposaient de garder le secret professionnel pour tous mes malades, fussent-ils Sultan du Maroc. Les yeux du Général, habituellement bleus, prenaient des reflets d’acier. Puis je fus assailli de questions très diverses se rapportant à la personnalité des praticiens auxquels j’avais fait appel ainsi qu'aux conditions matérielles dans lesquelles il serait hospitalisé. 

Le lendemain matin, le Général Nogues était à la clinique. Il n’avait en effet voulu confier à personne  le  soin  de  savoir  où  en étaient les choses : et c’est par ses propres yeux qu’il avait voulu se rendre compte du bien-fondé de mes affirmations. Il ne laissa aucun détail dans l’ombre, visita non seulement l’appartement réservé au Souverain, mais encore le bloc opératoire et même les cuisines ! Le téléphone avait dû fonctionner entre la Résidence Générale et Paris et le Résident avait dû notamment s’enquérir de la personnalité des Maîtres auxquels j’avais fait appel. Son ton à mon égard s’était radouci.

L’arrivée des chirurgiens parisiens avait été prévue pour le samedi 2 décembre. Il fallait à ce moment-là trois jours pour rejoindre Rabat après avoir quitté Paris. Comme je l’ai déjà dit , les déplacements par avion qui devaient changer le rythme des relations France-Maroc n’étaient pas encore dans la pratique courante. 

Une première consultation eut lieu l’après-midi, elle allait permettre au Souverain de faire la connaissance des médecins auxquels il allait se confier, mais elle devait également permettre à ceux-ci d’examiner leur Auguste malade et de confirmer le principe d’un traitement chirurgical. 

Le Palais de Rabat n’avait pas encore été transformé, comme il le fut par la suite, par S. M. Mohammed V. qui fut, pendant vingt ans, un grand bâtisseur. 

Cette consultation eut donc lieu dans une pièce sans caractère, construite du temps du Sultan Moulay Abd El Aziz et à laquelle on accédait après avoir parcouru d’obscurs corridors et par un petit escalier qui n’avait rien de royal. 

A la suite de cet examen le communiqué suivant fut publié : 

“Rabat, le 2 décembre 1937. La santé de S.M. le Sultan, ayant donné depuis un certain temps, quelques inquiétudes, ses médecins jugèrent opportun de provoquer une consultation médicale qui, sur le désir de Sa Majesté fut fixée immédiatement après les fêtes de l’Aid Seghir. Le professeur Hartmann, Président de l'Académie de Médecine et de Chirurgie et le docteur Bergeret, chirurgien des Hôpitaux de Paris qui sont arrivés à Rabat dans la matinée ont procédé aujourd’hui à un premier examen”. 

Ce premier communiqué avait été rédigé en vue d’informer l’opinion de l’état de santé du Souverain et c’est à dessein qu’il n’était point fait mention de l’éventualité d’une intervention chirurgicale. 

Le lendemain, en effet, une nouvelle consultation fut pratiquée à la suite de laquelle fut publié un second communiqué ainsi conçu: 

« Les médecins soussignés, après avoir examiné à nouveau Sa Majesté le Sultan ont constaté la nécessité d’un traitement chirurgical.

Signés : Arnaud, Dubois-Roquebert, Speder, Bergeret, Vanlande, Hartmann ».

Après avoir appris que son Souverain allait être opéré, l’émotion provoquée par cette nouvelle fut considérable. Dès le soir, des prières furent ordonnées dans toutes les mosquées pour le rétablissement de la santé du Souverain et les rues de la Médina présentaient une animation particulière du fait de l’anxiété avec laquelle marchands et artisans attendaient le résultat de l’opération. C’était là un témoignage de loyalisme donné par son peuple à Sidi Mohammed Ben Youssef. 

Deux sentiments avaient contribué à provoquer une telle émotion. Il convient, en effet, de se représenter qu’à cette époque la pratique de la chirurgie était loin d’être entrée dans les mœurs. J’avais trouvé, lors de mon arrivée à Rabat, cette mentalité qu’avaient connue en France, quarante ans auparavant, ceux qui alors exerçaient mon art. Les Marocains réagissaient à la façon de ces paysans français qui, bien souvent au début de ce siècle, préféraient la mort plutôt que d’accepter de se livrer au bistouri. Mes indications opératoires n’étaient, aux environs de 1935 que rarement acceptées, à moins qu’il ne s’agît d’un de ces cas de nécessité où la souffrance du malade est telle qu’il est le premier à réclamer une intervention dans laquelle il cherche moins la guérison que le soulagement immédiat d’une insupportable douleur. 

A cette époque une intervention chirurgicale n’était acceptée qu’après la réunion d’un conseil de famille, motif d’interminables palabres dans laquelle le plus ancien avait le dernier mot. 

J’ai conservé le souvenir d’un jeune enfant atteint de pleurésie purulente pour lequel, les antibiotiques n’existant pas, l’intervention constituait la seule chance de salut ; les parents étaient consentants mais je me heurtai à l’entêtement du grand-père que je ne parvins à convaincre : l’enfant mourut.

Ce qui surprenait ses sujets c’était que leur Sultan, ce descendant du Prophète, chef non seulement temporel mais spirituel confiât un corps pour eux sacré à des mains profanes.  

En acceptant de se faire opérer comme il l’a fait, Sidi Mohammed Ben Youssef donnait, pour la première fois, l'exemple nécessaire à son peuple pour que sa mentalité évolue rapidement vers l'acceptation de l'acte chirurgical.  

Cela ne devait pas être le seul exemple qu’il donnât puisque le Souverain faisait par la suite pratiquer la circoncision chez ses deux fils, le Prince Héritier Moulay Hassan et le Prince Moulay Abdallah, selon les méthodes chirurgicales les plus orthodoxes. On sait l'importance de la circoncision chez les musulmans et le caractère rituel qui s'y rattache : en la circonstance Mohammed V sut associer de la façon la plus heureuse le progrès à la tradition. 

Il est intéressant de noter que c’est en 1937 que les courbes d'hospitalisation de la Maternité de Rabat révèlent le début de l’existence d’une clientèle marocaine qui n’a ensuite fait que se développer. Cette maternité, fondée par la Maréchal Lyautey et à laquelle les deux Marmey, père et fils, se consacrèrent pendant plus de trente ans, fut longtemps boudée des femmes marocaines, et cela malgré son parfait fonctionnement assuré, par des religieuses aussi dévouées que désintéressées.

L’après-midi, dans le plus strict incognito, accompagné seulement de quelques serviteurs, le Souverain entrait à la clinique et prenait possession des locaux qui lui avaient été réservés. Je lui présentai ses infirmières et il se prêta de bonne grâce aux soins nécessaires la veille d’une intervention. 

Pendant ce temps, ses valets transformèrent en salons les chambres adjacentes. Ils avaient apporté, à cet effet, le matériel nécessaire : tapis, coussins, tables basses, et ils eurent vite fait de changer les locaux en une annexe du Palais où ultérieurement devaient être reçus les visiteurs.

Au sujet des visites, le Souverain avait accepté, avec bonne grâce, de se prêter à la règle que nous lui avions proposée et ce consentement était tout à fait exceptionnel de la part d’un Marocain. Ceux-ci, en effet, lorsqu’ils consentent à être hospitalisés, posent comme condition d’être accompagnés de leurs familiers et il n’est pas rare de retrouver l’après-midi l’opéré du matin, à peine réveillé, entouré d’une dizaine de parents plus ou moins proches. Une telle présence, on le conçoit, ne facilite pas la guérison du patient et il faut infiniment de patience au chirurgien pour tolérer de telles habitudes. Celles-ci sont chères aux Marocains et il faut savoir les comprendre.  

Sidi Mohammed Ben Youssef, et le fait de sa part n’était pas sans mérite, avait précisé à l’avance l’heure des visites familiales et il en avait limité la durée. Je dois reconnaître, pour le malheur de ma pratique quotidienne, que cet exemple fût bien peu souvent suivi. Au dehors, un détachement de la Garde Royale était arrivé qui avait pris sa faction, indiquant ainsi la présence royale. 

Le Général Nogues n’était pas sans inquiétude car, connaissant à fond le peuple Marocain, il se demandait, non sans raison, ce qu’eussent été ses réactions si, par malheur, une catastrophe s’était produite. Sans doute, le comportement des foules est-il partout le même mais plus que toute autre, la foule marocaine, lorsqu’elle est déchaînée ne connaît plus de frein dans sa violence. Jadis en 1912, les tragiques événements d’Oued Zem, les émeutes de Fès, l’effroyable drame de Meknes ont montré le bien fondé de telles appréhensions. 

L’intervention avait été prévue le lendemain, lundi 13 octobre à 8 heures. Mais, bien avant, le Général Nogues ainsi que les membres du Maghzen étaient présents. J’avais mis mon bureau à la disposition du Résident Général et j’avais fait aménager pour les vizirs un salon qui dans la suite devait leur être réservé. Dans le vaste hall, le secrétaire particulier de Sa Majesté, le fidèle Si Ahmed Messaoud avait pris son poste et disposé le registre que devaient signer des milliers de visiteurs. 

L’assistance était anxieuse et l’émotion était réelle lorsqu’à l’heure prévue elle vit glisser à travers la baie vitrée qui sépare le vaste hall de la clinique du corridor qui joint la porte de l’ascenseur au bloc opératoire, le brancard qui transportait l’Auguste malade. 

Lorsque trois quarts d’heure plus tard nous sortîmes de la salle d’opération et que nous apprîmes aux personnalités présentes que tout s’était bien passé, dans les meilleures conditions, nous vîmes les visages se détendre. 

Je n’ai jamais oublié les actions de grâce que Si Maâmri rendait à son Seigneur de sa voix forte, les mains jointes , grandes ouvertes, le visage tourné vers le ciel, les traits transfigurés. 

L’après-midi, le Général Nogues venait s’informer de l’état du royal opéré et était même autorisé à s’entretenir quelques instants avec lui. 

En réalité si cette première intervention rendit service au malade, elle fut également utile du point de vue politique. : elle habituait l’opinion publique marocaine à l’idée d’une seconde opération. Entrant  dans  le  cadre  des  interventions  mineures,  ses suites furent simples et tout le monde fut rassuré. Surtout, lorsqu’au bout de quatre jours les professeurs Bergeret et Hartmann estimèrent qu’ils pouvaient, sans aucun risque, regagner Paris.

Arrivée au terme de sa maladie, Sa Majesté avait tenu à me demander la note de mes honoraires et je lui fis parvenir la réponse suivante :

 « Permettez moi, Sire, de vous assurer que l’honneur insigne d’avoir contribué à rétablir votre santé est la seule récompense que j’ambitionne.

Désigné par la Providence pour faire bénéficier Votre Majesté des secours de mon art, les soins que j’ai pu prodiguer à Votre Auguste Personne resteront l’honneur de ma carrière. 

Français de France, ayant fait du Maroc ma seconde patrie, je ne pouvais mieux prouver mon attachement au peuple marocain qu’en soignant avec le meilleur de mon cœur son Souverain bien-aimé.

En souhaitant à Votre Majesté un règne long et glorieux, je La prie de bien vouloir trouver ici l’hommage de mon très humble, très respectueux et toujours fidèle attachement ». 

Les soixante-dix jours, sans parler des nuits, que je passai auprès de Sidi Mohammed Ben Youssef me permirent de le découvrir assez vite et d’être mieux informé de sa personnalité que ceux qui depuis de longues années ne l’approchaient que de loin en loin. 

Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre ! Loin de moi l’idée d’assimiler la profession de chirurgien à celle de valet de chambre, encore que toute profession soit honorable, mais en modernisant cet adage on peut dire qu’il n’y a pas de grand homme pour son médecin, surtout lorsque patient et praticien sont en contact permanent, jour et nuit pendant plus de deux mois.  

Il me fut donc facile de me rendre compte rapidement des qualités humaines de mon patient, de ses réactions familiales. Je ne tardai pas davantage à deviner le principal de sa pensée politique qui était d'amener son pays à l'indépendance.  

Dans mon cas particulier de médecin libéral, l’indépendance dont je jouissais fut certainement appréciée, dès le début, par mon Auguste malade : nous vivions, en effet, dans un pays où la houlette administrative se faisait sentir un peu partout et si elle en avait eu la possibilité, elle aurait volontiers converti tout un chacun en un « petit fonctionnaire », ayant, à l’occasion, des comptes à rendre. Je doute fort que dans une cinquantaine d’années, et même avant, un médecin «fonctionnaire » quelque soit sa valeur, placé dans les mêmes conditions que j’ai connues moi- même ait la possibilité d’agir comme je l’ai fait. 

 Les technocrates qui, de plus en plus, ont tendance à diriger le monde, ne jouissent pas eux-mêmes de cette indépendance qu’on connut les confrères de ma génération et ils n’aiment pas ceux qui la détiennent. Dans ces conditions nos jours paraissent comptés... 

Cette médecine libre permet, au cours du fameux dialogue qui s’établit entre le malade et son médecin et dont parle Duhamel, à chacun de ceux-ci de manifester leur personnalité.  

Elle nous permet, à nous médecins, d’accompagner nos soins d’une chaleur humaine qui risque de ne plus se faire sentir lorsque le malade ne sera plus, pour le médecin fonctionnaire de demain, qu’un simple numéro.  

Elle nous permet, enfin, une fois que nous avons fini de les soigner, d’entretenir avec nos malades des sentiments empreints d'un esthétisme élevé à base d’estime et de reconnaissance, et c’est bien ainsi que naquit l'amitié que, pendant tant d'années, MohammedV me fit l’honneur de me témoigner. 

De cette indépendance que j’ai connue, j’ai le sentiment d’avoir pleinement profité, parfois pour le bien de mes malades et parfois aussi, du moins je l’espère, pour le bien de mon pays. 

 Mais je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis. Le Parisien sceptique, un tantinet gouailleur, que je suis resté, éprouvait une certaine malice à narguer les Bridoison solennels qu’il eut souvent l’occasion de rencontrer. Et puis, en agissant ainsi, je songeais à mes confrères du bled qui, plus désavantagés, n’avaient pas les mêmes possibilités que moi. Ceux-ci, en effet, étaient soumis à la férule parfois pesante d’un contrôleur civil qui parlait de « son médecin » avec un ton de suffisance que je n’ai jamais entendu dans la bouche de Mohammed V. 

 Les réactions humaines en face de la maladie sont infinies mais schématiquement le médecin au cours de sa pratique quotidienne, se trouve en présence de deux grands groupes de malades. 

Pour l’homme arrivé dont le succès a consacré l’effort et plus encore qu’a toujours favorisé la Fortune, la maladie est chose imprévue, un accident qui lui semble injuste, il se révolte et fait souvent preuve, alors, d’un égoïsme et d’une exigence parfois bien pénibles pour ceux qui le soignent.  

En revanche, l’homme modeste, qu’il s’agisse d’un travailleur de la ville ou de la campagne, et cette remarque est vraie sous toutes les latitudes, la couleur de la peau n’ayant rien à y voir, celui-là reste calme, témoignant à son médecin une confiance touchante tant elle est totale et spontanée. 

C’est à cette seconde catégorie de malades qu’appartenait Sidi Mohammed Ben Youssef. Deux valeurs peuvent résumer la personnalité de mon patient : Grandeur et Simplicité. De plus, il ajoutait à ces sentiments, une résignation qu’il trouvait dans sa Foi : pour lui, rien n’arrivait que DIEU n’eût voulu !

 
 

 

 
 

Mohammed V, Hassan II, tels que je les ai connus