En septembre, la mère de Sa Majesté étant décédée, j’envoyai
une dépêche de condoléances à son Auguste Fils.
Quelques jours après, M. De La Tour du Pin, conseiller du
Gouvernement Chérifien, qui, par ses fonctions était un des
seuls à se trouver en relation avec la Préfecture de la
Corse, me fit part des sentiments d’amitié que Sa Majesté
l’avait chargé de me transmettre.
Je profitai de cette ouverture pour écrire le 5 septembre à
M. Savreux, Préfet de la Corse, en le priant de remercier Sa
Majesté des aimables pensées qu’Elle avait eues à mon égard,
que mon intention était d’aller Lui rendre visite le plus
rapidement possible et je l’informais que, dans ce but, je
m’étais mis en rapport avec notre ami, le Comte Clauzel, du
Ministère des Affaires Étrangères, afin qu’il insistât
auprès du Département pour m’obtenir le visa nécessaire.
Ces tentatives n’ayant pas abouti, je décidai de les
poursuivre à Paris où j'arrivai le 19 septembre.
Selon mon habitude, je descendis à l’hôtel Crillon où je fus
reçu par son directeur, M. Colas, ami fidèle et dévoué du
Palais, qu’il connaissait depuis que Sa Majesté Moulay
Youssef avait honoré de Sa présence le célèbre hôtel de la
place de la Concorde.
Me rendant au quai d’Orsay, je me mis en rapport avec M. Jacques
Vimont, que j’avais connu à Rabat alors qu’il était conseiller
du Gouvernement Chérifien et qui exerçait à l’époque les
fonctions de Directeur du Cabinet du Ministre des Affaires
Étrangères.
Je lui fis part de mon désir de me rendre en Corse et lui remis
une note destinée à son ministre :
« Entré au Palais Royal en octobre 1937, le signataire de ces
lignes en est resté le familier jusqu’au 20 août 1953.
Au cours de ces seize années, il n’a cessé d’entretenir avec Sa
Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef des relations d’amitié qui se
sont renforcées au cours des années.
Pendant seize ans, il eut l’honneur de dîner régulièrement, tous
les lundis, en tête-à-tête avec le Souverain ; il l’a accompagné
dans ses voyages officiels en France en 1939, 1947 et en 1950,
ainsi que dans les déplacements également officiels qu’Il Lui
arrivait de faire à travers son Royaume. L’ayant opéré non
seulement lui-même mais également ses fils, ainsi que plusieurs
membres de sa famille, il fut admis dans son intimité familiale,
et il paraît qualifié et autorisé à fournir quelques précisions
sur les réactions d'un homme qu'il a eu l'occasion d'approcher
de près et de connaître si longtemps ».
C’est par ces propos que débutait la note que je faisais
parvenir à Georges Bidault, afin qu’il m’autorisât à me rendre
en Corse où Sa Majesté avait été déportée.
Si je tenais à apporter de telles précisions à M. Georges
Bidault, c’est que j’étais, du fait des hasards de ma
profession, un des seuls Français à bien connaître le Sultan
qui, pour presque tous nos compatriotes, restait un inconnu, sur
lequel couraient les bruits les plus fantaisistes.
Après avoir mis le ministre au courant des relations d’amitié
que depuis seize ans j’entretenais avec Sa Majesté, je
m’efforçai de montrer celles-ci sous son vrai jour, un jour qui,
vraisemblablement lui était étranger.
Je m’efforçai de montrer que le Chef d’État était doublé d’un
chef de famille soucieux de parfaire l’éducation de ses enfants
et je continuai en affirmant que, sans avoir eu la possibilité
de recueillir Sa pensée, j’étais convaincu que son seul désir
était de résider en France, loin de la politique et fermement
décidé à refuser toutes les propositions qui pourraient lui
parvenir de fuir le territoire français.
A la suite de ces démarches, le feu vert me fut donné.
M. J. Vimont me faisait parvenir la copie du télégramme que le
Ministre des Affaires Étrangères adressait le 26 septembre à son
collègue, M. le Ministre de l’Intérieur :
« Je vous serais reconnaissant de bien vouloir
transmettre le message suivant, chiffré, à M. le Préfet de la
Corse :
J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai autorisé le
Dr. Dubois-Roquebert, chirurgien et ami personnel de l’ex-Sultan
du Maroc, à rendre visite à celui-ci, à Zonza, dans la journée
du 1° octobre.
Le Dr Dubois-Roquebert se présentera à vous dès son
arrivée à Ajaccio, le 30 septembre.
Il pourra s’entretenir, seul à seul, avec l’ex-Sultan à
qui vous voudrez bien faire annoncer sa visite la veille.
»
Le 30 septembre, je prenais donc l’avion pour Ajaccio et, me
conformant aux instructions de la dépêche ministérielle, je me
rendis à la Préfecture pour y rendre visite à M. Savreux qui en
était alors le titulaire.
C’est à la Préfecture de Corse que furent, on le sait, hébergés
le Souverain et Sa famille à leur arrivée. Ils devaient y
séjourner dix-sept jours avant d’être dirigés vers Zonza.
L’accueil que me réserva le Préfet fut très cordial, je lui
exposai la question marocaine telle que nous la concevions, mes
amis et moi.
Lui-même me dit la surprise qu’il avait éprouvée en découvrant
dans ses murs un homme dont la personnalité était si différente
de l’image qui lui avait été dépeinte et il me précisa la
satisfaction qu’il avait éprouvée à mettre à la disposition du
Royal Exilé les faibles moyens dont il disposait.
A ma sortie de la Préfecture, je louai une voiture qui, après
avoir parcouru 94 kilomètres d’une route assez pénible toute en
lacets, devait me permettre d’atteindre enfin Zonza, petite
localité perchée à 684 mètres d’altitude.
Les consignes me concernant ayant été transmises, je découvris
l’hôtel du Mouflon d’Or lequel abritait Sa Majesté.
Cet hôtel annonçait sa présence par un panonceau assez minable
qui promettait à sa clientèle un « confort moderne à des prix
modérés ».
Ma prise de contact avec l’Auguste Prisonnier fut
particulièrement émouvante.
J’étais, en effet, le premier Français ami qu’il voyait depuis
son départ du Maroc. Certes, des sympathies bienveillantes
s’étaient manifestées, mais Sa Majesté trouvait en ma personne,
non seulement un ami, mais celui qui, pendant tant d’années,
avait été le témoin de sa vie quotidienne et, parfois, le
confident de ses peines.
Que de choses donc, n’avions-nous pas à nous dire ?
Le Souverain s’enquit de ce qui s’était passé à Rabat à la suite
du départ brutal qui lui avait été imposé.
De mon côté, j’étais curieux. Le décor était minable, la place
mesurée : il s’agissait davantage d’un campement que d’une
installation digne de ce nom. Des caisses étaient entassées, les
unes au-dessus des autres, certaines suppléant éventuellement
l’insuffisance de sièges. Seuls, les efforts déployés par
l’équipe dévouée envoyée par l’hôtel Crillon conféraient un
certain lustre et un certain confort. Cette équipe de serviteurs
ne devait d’ailleurs pas prolonger son séjour au delà du 15
octobre.
Mais le cadre nous importait peu, tant nous étions heureux de
nous retrouver. Nos curiosités ne se laissaient pas de se
satisfaire et c’est longtemps après son début que la
conversation s’engagea sur le terrain politique.
Sa Majesté et les Princes ne disposaient que des informations
apportées par la presse. Sa Majesté pensait que son séjour à
Zonza ne devait être que provisoire et qu’Elle serait appelée à
vivre en métropole dès qu’auraient été réglés les détails
pratiques concernant le lieu et l’installation d’une résidence.
La logique, le droit, les lois de l’hospitalité justifiaient une
telle opinion.
Le Souverain fut donc surpris lorsque je Lui appris que,
personnellement, je ne partageais pas cet optimisme.
Cette triste conclusion qui se voulait réaliste s’appuyait sur
ce que j’avais pu constater, tant au Maroc qu’à Paris.
Au Maroc, en effet, une campagne de presse attisant l’opinion ne
cessait de réclamer l’éloignement du Sultan déchu ainsi que la
confiscation de Ses biens.
En France, cette campagne trouvait malheureusement des échos
ainsi que j’avais pu le constater au cours des quelques jours
passés à Paris, où je m‘étais efforcé d’avoir le plus de
contacts possibles avec des personnalités tant politiques que
journalistiques. Le plus grave, c’est qu’il m’était apparu que
certains membres du Gouvernement Français partageaient ce point
de vue.
Les responsables craignaient, en effet, que la présence en
France, du Souverain n’entretint un foyer d’agitation
susceptible de provoquer certains troubles.
De plus, l’idée d’une évasion faisait son chemin. A Zonza même,
le fonctionnaire chargé de la surveillance de la Famille Royale
et qui avait échangé ses fonctions de contrôleur civil au Maroc
pour celles de geôlier, n’avait rien trouvé de mieux que
d’éclairer, la nuit venue, les fenêtres de l’hôtel par de
puissants projecteurs. Ce « jeu de lumière », assez sinistre,
n’avait d’autre résultat que de gêner le sommeil de ceux qui s’y
reposaient.
Mon séjour à l’hôtel du Mouflon d’Or ne se prolongea pas plus de
quarante huit heures et c’est par une journée d’automne, froide
et maussade, que je pris congé de mon Auguste Amphitryon et de
Sa Famille.
Tout en me défendant de jouer les Cassandre, je ne cachais pas à
mon Auguste Interlocuteur, qu’à mon avis, Il n’avait pas atteint
le bout de Ses peines et que je craignais que de nouvelles
épreuves L’attendissent.
Les faits, hélas, n’allaient pas tarder à me donner
raison.
Lorsque nous nous séparâmes, nous avions les larmes aux yeux,
tous deux en effet, nous devinions que le temps des épreuves
n’était pas révolu et qu’il faudrait au roi du Maroc des
réserves de courage, de ténacité, d’abnégation et de Foi avant
qu’il ne remonte sur le Trône de ses ancêtres.
Sa Majesté au moment de mon départ me remit une lettre destinée
à M. Georges Bideault et qui confirmait, pleinement, les
précisions que j’avais avancées au Ministre des Affaires
Étrangères.
De mon côté, à mon retour, je fis part à ce dernier des
impressions que je rapportais de mon séjour en Corse où :
« J’avais retrouvé Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef
amaigrie, soucieuse mais nullement abattue et ayant conservé
cette dignité et cette maîtrise d’Elle-même qui n’avait pas été
sans impressionner ceux qui avaient eu l’occasion de L’approcher
lors des derniers événements ».
Je rendis compte qu’à Zonza, dans un cadre en vérité assez
lamentable et avec les moyens réduits dont Elle disposait, Sa
Majesté avait reconstitué l’ambiance familiale et cet esprit
maghzen que peu d’étrangers ont le privilège de connaître et qui
résume un mode de vie, un protocole plusieurs fois séculaires
propres à la Cour Chérifienne.
Sa Majesté avait renouvelé, avec ses pauvres moyens,
l’atmosphère du Palais de Rabat. Les repas étaient pris en
commun dans la salle à manger : Sa Majesté m’avait fait
l’honneur de m’accueillir à sa table ; laquelle était dressée
spécialement pour elle-même et son fils aîné Le Prince Moulay
Hassan. Le reste de la famille était regroupé à d’autres
tables.
J’insistais, une fois encore, sur l’unité de cette Famille
Royale symbolique des traditions musulmanes et marocaines, et
j’ajoutais que, tant l’existence de cette Famille que les
convictions politiques du Souverain ne permettaient pas
d’envisager un seul instant la possibilité d’une évasion dont on
ne cessait d’agiter le spectre.
Ma faible voix ne pouvait être entendue et les événements
suivirent leur cours.
Le 17 octobre 1953 Son Altesse le Prince Moulay Hassan
m’écrivait : « Nous sommes actuellement en pleine
expectative ! Nous attendons pour ne pas changer. Où
allons-nous, que ferons-nous ou plutôt que fera-t-on de nous ?
Telles sont les questions que nous devrions nous poser, en fait.
Mais par fatalisme, nous y renonçons »!
Dans le courant du mois de janvier nous apprîmes par la presse
« qu'afin d’éviter une évasion ou une attaque concertée
auxquelles les Forces Armées Françaises auraient eu peu de
chance de pouvoir s’opposer » (sur le territoire français !), la
Famille Royale Marocaine avait été transférée d’urgence dans la
ville de l’Ile-Rousse à l’Hôtel Napoléon Bonaparte.
Lorsque, quelques mois plus tard, je fus amené à revoir Sa
Majesté Mohammed V, ce ne fut pas en France que je me rendis,
mais à dix mille kilomètres de distance, à Madagascar, la grande
île. |