La défense de ses
intérêts privés concernant Sa Personne, Sa Famille et Ses
Biens a représenté un véritable cauchemar pour Sidi Mohammed
Ben Youssef durant toute la durée de l’exil, d’autant plus
que le gouvernement français avait toujours considéré qu’une
menace sur les biens pouvait constituer un atout appréciable
en cas de négociation.
Dès son départ de Corse Sidi Mohammed Ben Youssef
avait de bonnes raisons de craindre qu’il serait porté
atteinte à sa fortune.
Le principal objet des entretiens que Sidi
Mohammed Ben Youssef avait eu avec le représentant du
Ministère des Affaires Étrangères le Comte Clauzel venu lui
annoncer son transfert à Madagascar, avait été, en dehors
des questions matérielles posées par sa prochaine
installation et des questions familiales, le sort des biens
laissés par lui au Maroc.
Des articles de presse réclamaient la confiscation
totale ou partielle de ses biens. Un dahir du 10 octobre
1953 les avait placés sous un régime d’administration
particulier. Un administrateur avait été désigné.
Des contestations surgissaient déjà à l’occasion des questions
financières posées par les frais d’hébergement de la famille
Royale depuis qu’elle avait quitté Rabat :
- M. Rouyre, l’administrateur-séquestre de ses biens désigné par
la Résidence Générale, réclamait à Sidi Mohammed le règlement de
dettes se montant à une quarantaine de millions, dont la plupart
n'étaient pas justifiées puisqu’elles avaient déjà été payées
avant son départ du Maroc.
- des frais de séjour en Corse exorbitants. Près de 500.000 Frs
par jour, plus qu’il ne dépensait pour lui-même et sa famille
lorsqu’il régnait sur le Maroc, avaient été inscrits à son
passif.
- la presse parlait d’une valeur de biens de 25 milliards. L’administrateur-séquestre,
lui, avait dressé un inventaire qui en estimait le montant à 3
milliards et demi. Ces chiffres sans liens avec la réalité se
devaient d'être démentis et leur véritable valeur devait être
rétablie.
Alors que M. Clauzel avait fait allusion aux bruits suivant
lesquels une importante partie de sa fortune serait dissimulée
dans des places financières telles que Tanger, Genève ou
New-York. Sidi Mohammed s’était inscrit en faux contre ces
allégations et s’était déclaré disposé à faire donation par acte
notarié, à l’état français ou à l’état chérifien, de tout bien
qu’il posséderait en dehors de la zone française du Maroc.
Pour l’éclairer sur sa situation financière, Sidi Mohammed avait
exprimé le désir dès son arrivée à Madagascar de pouvoir
s’entretenir le plus tôt possible à Antsirabé avec Si Maâmri ,
et Si Ben Messaoud, son ancien secrétaire particulier.
Sidi Mohammed tenait aussi à pouvoir se défendre contre
les diffamations dont Sa Personne ne cessait d’être l’objet.
L’ancien Sultan venait d’être victime d’accusations
d’une extrême gravité portées contre lui, sur le plan du droit
commun, par le journal « France-Soir ».
Il avait d’ailleurs demandé, dans un message adressé à
M. Vincent Auriol le 10 novembre 1953, qu’il lui soit possible
de se défendre en justice contre les accusations dont il avait
été l’objet de la part du Comité France-Afrique du Nord.
L’ex-Sultan voulait pouvoir se défendre sur tous ces
points et souhaitait confier la défense de ses intérêts à deux
avocats du Barreau de Paris Me Paul Weill et Me Georges Izard.
Il avait remis à cet effet au représentant du Ministère des
Affaires Étrangères une lettre destinée à Me Izard dont Il
souhaitait également recevoir la visite le plus rapidement
possible.
Le souverain avait en fait auparavant chargé très
secrètement un de ses proches, M. Salah Rachid, dont l’épouse
était une proche cousine, d’établir le premier contact avec Me
Paul Weill afin de lui demander s'il accepterait de le défendre.
Ayant accepté le principe de cette représentation, ce dernier
avait aussitôt adressé une lettre au Ministre des Affaires
Étrangères demandant que M. Salah Rachid puisse rencontrer seul
le Souverain afin qu’il confirme ou infirme la désignation de sa
personne comme défenseur.
Me Paul Weill et moi-même étions liés par de solides
liens d’amitié qui remontaient à la période du lycée. Me Weill
avait au cours de sa brillante carrière développé des relations
personnelles avec un certain nombre d’hommes politiques. Il
avait connu à la faculté de droit Max André, grand ami de
Georges Bideault, pour qui il avait conservé son amitié. Il
était également l’ami de Pierre Mendes France. Tous les succès
qu’il obtint dans la défense des intérêts du Souverain, comme il
devait par la suite le reconnaître, le furent grâce aux amitiés
qu’il avait su se faire ainsi qu’à l’aide que lui apportèrent un
certain nombre de dirigeants.
Ayant recueilli des mains de Sa Majesté un jour avant sa
déposition les seules liquidités dont Elle disposait, je fus
directement et personnellement impliqué dans la gestion de
l’Argent Royal ainsi que dans le combat mené par Maître Weill et
Maître Izard, que cet argent et les revenus qu’il produisit,
permit entre autre de financer.
La mallette que m’avait remise le Souverain le 19 août
53 contre un reçu signé de ma main, contenait soixante millions
huit cent quatre vingt cinq mille francs en argent liquide ainsi
que 630 louis d’or, 59 livres sterling or, 19 pièces d’or de 50
pesos, 8 pièces de 20 dollars et 950 francs suisse.
J'avais déposé dans un premier temps cet argent dans mon
coffre à ma banque de Rabat la Compagnie Algérienne .
Étant donné la modicité de ce capital qui fondait à vue
d’œil pour faire face aux difficultés d’un exil dont la durée
n’était pas déterminée, je décidai le 27 janvier 1954 , après en
avoir informé Sa Majesté et après avoir obtenu son autorisation,
de prendre le risque d’effectuer des placements afin de faire
autant que possible fructifier cet argent. Les avoirs du
Souverain se composaient alors d’un portefeuille d’actions
cotées en bourse, d’une somme d’argent liquide et de lingots
d’or.
Je m’efforçais de jouer la sécurité sans perdre de vue
l’intérêt et un an après l’avoir placé, ce capital avait généré
un bénéfice de 23,3%.
Une des premières difficultés reliée à l’argent du
Souverain que Me Paul Weill et Me Georges Izard eurent à
résoudre, survint avec la parution le 17 mars 1954 d’un dahir
rendant obligatoire la déclaration avant le 5 juillet des biens
appartenant à Sidi Mohammed Ben Youssef. La dénonciation de la
remise de ces fonds précédemment mentionnée n'y était
certainement pas étrangère.
Ce dahir mettait en péril à la fois les avoirs du
Souverain ainsi que ma propre personne puisqu'il me plaçait dans
l'illégalité.
J’entrepris alors des démarches auprès du Résident
Francis Lacoste avec lequel j’étais très lié ainsi qu’avec son
chef de cabinet M. Levasseur que je connaissais depuis plus de
dix ans. Celui-ci demanda aussitôt l’avis du conseiller
juridique du Ministère à Paris.
Me Weill et Me Izard se chargèrent d’intervenir auprès
du Ministre. Ils demandèrent tout d’abord un sursis pour le
délai de ma déclaration et parvinrent finalement à obtenir de M.
Christian Fouchet et de M. Francis Lacoste la possibilité de
déclarer les avoirs du Souverain aux autorités françaises tout
en me permettant de continuer à gérer cet argent.
(1)
Je dois à la vérité de dire que ma déclaration ne fut
pas très exacte car j’avais pris soin toutefois de ne pas
déclarer les 630 louis d’or, 59 livres sterling or, 19 pièces
d’or de 50 pesos, 8 pièces de 20 dollars et les 950 francs
suisse qui demeurèrent dans mon coffre jusqu’au retour de Sa
Majesté.
Le 8 juillet 1954 Maître Paul Weill m'écrivait «
C'est vraiment le premier succès sérieux que nous obtenons et je
suis heureux de voir que nos personnalités à tous trois y
ont joué le
principal rôle. Ce qui est agréable aussi c'est le
changement d’atmosphère que l’on peut constater ainsi que la
sympathie dont sont entourés nos efforts de bons Français et la
franchise de notre attitude ».
(1) Voir lettre de M. Francis Lacoste du 21 juillet 1954 page
suivante
Déjà le 15 mai 1954 Le Prince Moulay Hassan ne
m’avait-il pas écrit « Je suis de plus en plus persuadé que
le tandem Weill-Izard ne peut donner que de bons résultats !
Attendons la moisson » confirmant ainsi la fiabilité de son
intuition et sa parfaite connaissance des hommes.
Sitôt après l’entrée en fonction de Me Weill et Me Izard,
qui n’était pas passée inaperçue, je fus informé qu’un individu
proche du palais, et bien persuadé que « le malheur des uns
fait le bonheur des autres » se livrait à une quête, auprès de
marocains notoires, pour recueillir les fonds nécessaires à
indemniser les avocats de l’Ex-Sultan !
Je faisais aussitôt savoir haut et fort que j’étais
seul habilité à régler ces questions matérielles. La manœuvre
échoua et la récolte, si l’on en croit les bruits qui
circulaient, n’aurait pas dépassé 500.000F ! Commentant ces
faits commis par cet intriguant, j’indiquais à Me Weill que
selon moi il faut user de certains individus comme de certains
remèdes : avec prudence et sans dépasser la dose toxique.
Lorsque Sa Majesté m’avait remis des fonds Elle
avait bien voulu faire confiance, non seulement à mon
honnêteté mais aussi à ma modeste expérience. Elle m’avait
autorisé à effectuer les opérations que je jugerais les plus
opportunes et Elle avait bien voulu approuver, lors de mon
séjour à Antsirabé celles dont je lui avais rendu compte.
Connaissant la vie assez faste du palais de Rabat j’étais à même
de constater quel soin Sa Majesté apportait à réduire les
dépenses. C'était toujours avec un profond regret que
j’effectuais les virements et que je réglais les factures
diminuant ainsi les avoirs Royaux.
Sa Majesté faisait preuve d’un véritable esprit
d’économie qui m'amena à l’informer en mars 1955 que concernant
mes déplacements, tant à Paris qu’à à Zonza et Madagascar, je
souhaitais que seuls mes frais d’avion et de communications me
soient remboursés prenant à ma charge mes frais de séjours et de
réception.
Cette attitude personnelle vis-à-vis de l’argent du
souverain me paraissait également justifiée, aussi bien par les
devoirs que m’imposaient Son amitié que par mon sens aigu de
l’indépendance qui pour moi n'a jamais eu de prix.
Au bout d’un an et demi d’exil, sur les 19 millions qui
avaient été dépensés, seul 6 millions l’avaient été pour couvrir
les besoins personnels et domestiques de la Famille Royale. Les
treize autres millions avaient servi à payer pour le compte de
Sa Majesté des frais tel que les honoraires des avocats, les
dépenses de voyage à Madagascar de différentes personnes proches
de Sa Majesté et les mensualités que le Souverain ne manquait
pas de verser à son frère le Prince Moulay Hassan.
Il faut avoir été le témoin du dévouement avec lequel Sa
Majesté Mohammed V avait soigné son frère Moulay Hassan et sa
sœur Lalla Amina mariée à son cousin Moulay Hassan Ben Driss,
tous deux frappés gravement par la maladie, pour se rendre
compte à quel point le sentiment familial était développé chez
l’ancien Sultan et à quel point l’exil, loin d’y porter
atteinte, l’avait renforcé.
En effet durant toute la période de l’exil, Sa
Majesté apporta son soutien financier total à son frère et à sa
sœur et ne cessa de suivre de très près par mon intermédiaire
l’évolution de leur état de santé.
Les instructions que me donnait Sa Majesté étaient
toujours très précises et très attentionnées. Le 18 février 55
Sa Majesté m'écrivait : « Notre Sœur Lalla Amina a été bien
malade, le climat côtier de Casablanca ne lui convenant pas du
tout. Aussi vous serions-Nous obligés de vous pencher sur son
cas et de voir si elle est dans de bonnes mains à Mèknes ».
Si en tant que souverain Sidi Mohammed se considérait
comme le chef et le conducteur de son peuple, dans l’intimité de
sa « maison » il se considérait comme le protecteur responsable
de sa famille sans la présence de laquelle il ne concevait pas
la vie.
Animé de cet esprit, le Souverain m’avait demandé lors
de mon séjour d'avril 1954 à Antsirabé, de faire mon possible
afin que son frère, S.A.I. Moulay Hassan, qu’il affectionnait
particulièrement, fût en mesure de se faire soigner en France et
de le rejoindre dans son exil.
Maître Izard était intervenu auprès du Ministre des
Affaires Tunisiennes et Marocaines pour obtenir cette
autorisation et j'avais de mon côté obtenu celle du Résident
Lacoste. Puis Sa Majesté ayant réalisé que la venue de son frère
aurait pu être interprétée comme une intention de sa part de
demeurer à Madagascar, devait finalement renoncer à ce projet
qui lui tenait tant à cœur. Je rencontrai alors Son Altesse à
Paris début janvier 55, qui s'apprêtait à se rendre à
Madagascar, pour lui exprimer de vive voix les motivations de Sa
Majesté à l'égard de sa venue ainsi que sa tristesse de se
trouver dans l'obligation d'agir de la sorte.
Il convient de rappeler à quel point la famille
musulmane, et à plus forte raison celle d’un prince musulman,
s’éloigne de notre conception occidentale et chrétienne de la
famille.
C'est dans ce monde hermétique que l’ex-Souverain
concevait le bonheur : Il lui réservait tous les instants qu’il
ne consacrait pas à l’exercice de ses fonctions. Ce monde, que
les différents résidents généraux n’avaient pu que soupçonner,
même si leur femmes en de rares circonstances avaient pu
l’approcher, était bien connu du signataire de ces lignes.
Cette famille comprenait, avec ses trois femmes, dont
deux légitimes, ses cinq enfants, son frère préféré, Moulay
Hassan et sa sœur Lalla Amina mariée à son cousin Moulay El
Hassan Ben Driss qui par ce mariage était devenu pour la
deuxième fois son beau-frère. Cette famille par le sang
comprenait un certain nombre de concubines autorisées par le
Coran.
A l’image de son Souverain le peuple marocain, si
attaché à ses traditions, a su conserver toute sa force à cette
cellule familiale. Le chef de famille possède une autorité qui
évoque celle du pater familias de nos études classiques
que nous ne connaissons plus depuis longtemps en occident. Elle
contribue pour une grande part à la cohésion de la société
marocaine et il faut espérer qu’il en sera ainsi pour
longtemps.
Ce sentiment de la famille, Sidi Mohammed Ben Youssef ne
manquait pas de le réaffirmer en toute occasion durant la
période de l'exil. Alors que j’avais informé le Souverain au
mois de février 1955 du décès de la mère du Général Moulay Hafid,
Sa Majesté m’avait aussitôt transmis le message suivant à son
attention : « La perte qui vient de frapper Notre
cousin Moulay Hafid Nous a beaucoup affectés. Le loyalisme et la
droiture de cet homme n’ont fait que décupler les sentiments que
nous lui portions. Veuillez lui faire part de Nos sincères
condoléances et de Notre fraternelle affection ».
Durant toute la période de l'exil les limitations
apportées par l'Autorité Française à la libre circulation ne
concernaient pas seulement les membres de la Famille Royale
restés au Maroc. Ils concernaient également ceux qui avaient été
ses proches collaborateurs et le cas de Si Aouad en fut un
exemple caractéristique .
Malgré les années qui nous séparaient, Si Aouad était pour moi
un ami réel qui possédait toute mon estime.
Si Aouad était alors licencié en droit et titulaire de deux
certificats de lettres. Il avait rempli, depuis 1947
jusqu’au 20 août 1953, les délicates fonctions de secrétaire du
Prince Moulay Hassan.
Etudiant pauvre et méritant, il poursuivait à Paris ses
études de droit quand il fut désigné pour occuper ce poste. Je
ne sais qui avait eu l’heureuse idée de fixer son choix sur Si
Aouad mais ce que je peux assurer, c’est que ce choix avait été
excellent : Si Aouad possédait en effet toutes les qualités
requises pour assumer de telles responsabilités.
De nature pondérée, modeste, n’ayant pas la passion de la
politique, contrairement à beaucoup de compatriotes de son âge,
d’une scrupuleuse honnêteté, d’un idéal élevé, Si Aouad exerça
ses nouvelles fonctions, poussé davantage par le sentiment du
devoir que par des motifs d’ambition personnelle. Partisan
sincère du rapprochement franco-marocain, Si Aouad avait rendu
bien des services à son jeune maître.
J'avais attiré l’attention du Directeur de Cabinet du
Résident Général sur le cas de Si Aouad qui désirait se rendre à
Bordeaux pour y préparer le doctorat en droit. Ce dernier
m’ayant aimablement promis d’en parler à M. Guyramand, Si Aouad
demanda une audience et rendez-vous lui fut fixé à la Direction
des Affaires Chérifiennes. Après une attente qui se prolongea
plus d’une heure et quart, Si Aouad fut reçu, non pas par M.
Guyramand mais par un de ses collaborateurs qui lui apprit que,
bien qu'one eût rien à lui reprocher « le Résident Général avait
pris la décision de ne pas le laisser quitter le Maroc ».
Si Aouad avait conçu de cette réponse une certaine
amertume et ce n'est qu'après mon intervention et avec deux mois
de retard que le Résident Général l'autorisa à se rendre en
France.
Maître Weill et Maître Izard défendirent sans cesse l'honneur du
Souverain chaque fois que celui-ci était publiquement bafoué.
Comme on le sait, pendant la période d’armistice qui
précéda le débarquement des Américains, Sa Majesté Mohammed V,
malgré certaines sollicitations plus ou moins pressantes, ne
consentit jamais à ce qu’un allemand franchisse le seuil du
Palais. Or un journal français avait mené une campagne de
calomnie tendant à accréditer dans l’opinion publique que le
Sultan avait entretenu, pendant la guerre, des relations avec
les ennemis de la France et de ses Alliés.
Ayant personnellement commencé à donner des preuves de
mon attachement à mon Pays en août 1914, blessé, quatre fois
cité au cours de la Grande guerre, je n'aurais pas accepté,
quels que fussent mes sentiments d'amitié pour Sa Majesté
Mohammed V, une telle attitude. J'aurais courtoisement mais
énergiquement refusé de demeurer le familier du Palais, auquel
seuls m'attachaient des liens affectifs. J'avais pu pu me rendre
compte au contraire tout au long de la guerre que l' attitude du
Souverain fût celle d'un ami fidèle , sincère et loyal de la
France.
Les déclarations faites à la Tribune de
l’Assemblée Nationale par le Ministre des Affaires Tunisiennes
et Marocaines, en août 1954, n'ayant pas mis un point final à
cette campagne de calomnies, les avocats du Souverain
intentèrent un procès au journal qui menait cette campagne et
la preuve du caractère mensonger de ces allégations fut établie.
Voir Moulay Larbi Alaoui
C'est ainsi que j'écrivais en février 1955 à mon ami Paul
Weill : « non seulement tu ne limites pas ton activité à
défendre les intérêts de tes Clients, tu te charges avec le même
bonheur d'arranger leurs affaires d'honneur. Bravo » !
Un des objectifs majeurs des avocats de Sa Majesté,
afin d'éviter qu'Elle ne soit totalement dépouillée de ses
biens, avait été de parvenir à exercer un contrôle de l'activité
de l'administrateur-séquestre M. Rouyre.
A la suite d'une rencontre début décembre 54 avec le
Ministre des Affaires Étrangères M. Georges Bidault, Me Paul
Weill et Me Georges Izard obtenaient que des modifications
importantes soient apportées à la manière dont les biens du
Souverain avaient été gérés jusqu'alors.
Ces mesures s'étaient traduites dans un premier temps
par l'envoi des comptes tenu par M. Rouyre à Sa Majesté.
La lecture de ces comptes provoqua chez Sa Majesté de multiples
contestations et une vive indignation.
M. Rouyre avait en effet disposé de cinq millions
de francs pour payer le loyer de l'hôtel Terminus et ce en dépit
des ordres formels que Sa Majesté lui avait donnés.
Le principe même du paiement était inacceptable pour Sa
Majesté. Quand au prix de location exorbitant du loyer de cette prison ,
il Lui était tout simplement révoltant. Il apparaissait
clairement que Madagascar voulait reprendre à son compte les
détournements odieux dont on avait usé en Corse à l'égard de Sa
Majesté.
A partir de cette date Sa Majesté ne voulut plus
entendre parler de Rouyre et souhaita que ses biens séquestrés
fussent gérés par un de ses anciens collaborateurs, M. Vagina, à
propos de qui le Souverain m'écrivait « qu'Il avait pu en
apprécier le dévouement et l'intégrité pendant 24 ans ». Je
connaissais moi-même Vagina depuis plus de vingt ans et je
pouvais affirmer à Me Weill « que son patriotisme était à la
mesure de son intransigeante honnêteté ».
Maître Bayssières avocat à Rabat, pour lequel j'avais
non seulement des sentiments d'amitié mais aussi de l'admiration
pour son talent et sa droiture, fut chargé de la rédaction du
pouvoir que Sa Majesté devait signer afin que M. Vagina devînt
Son représentant direct et Son mandataire pour la gestion de
tous Ses biens. Me Bayssières connaissait bien le Président
Edgard Faure, lequel je pense partageait ce point de vue.
Bien que Me Izard et Me Weill eussent obtenu du Ministre
l'autorisation permettant à M. Vagina d'accomplir sa mission
auprès du Souverain, ce n'est qu'après l'avoir à plusieurs
reprises reportée, que la Résidence autorisa finalement le 17
avril 55 son départ pour Madagascar ...à la condition toutefois
que les frais de son voyage soient à la charge de Sa Majesté !
On peut dire que les biens du Souverain ne furent définitivement
à l'abri de la dilapidation qu'après la parution d'un dahir
enlevant tous ses pouvoirs à l'ancien administrateur.
Si l'on pouvait alors considérer que les avocats de Sa
Majesté avaient pleinement atteint leurs objectifs en ce qui
concernait la défense de ses biens, le plus dur restait à faire,
même si cet engagement n'avait pas été officiellement pris , je
veux dire, obtenir le rétablissement des intérêts moraux du
Souverain et la restitution de son Trône. |