Seule, une mort
cruelle et imprévue interrompit une amitié qui fut pour moi
si chère et si flatteuse. La faveur que le Roi ne cessa de
me témoigner me valut l'estime de ses sujets et mon souci
constant fut de me montrer digne de tels honneurs que je
devais à
l'exercice d'une magnifique
profession et qui s'adressaient moins à ma personne qu'à mon
pays.
Parmi tous les bienfaits dont me gratifia Mohammed V, le moindre ne fut
pas de m'avoir permis d'assister, d'une place privilégiée, à
la métamorphose d'un jeune Sultan, pour ainsi dire inconnu
et au pouvoir très limité, en un Roi qui, après avoir donné
l’indépendance à son pays,
ne devait pas tarder à prendre place sur la scène de la
politique internationale. Cette métamorphose fut longuement
méditée, patiemment exécutée et cette persévérance devait
connaître sa récompense le 6 novembre 1955, date de la
signature du traité de la Celle Saint-Cloud, qui
reconnaissait l’indépendance du Maroc. Mais cette
Indépendance, dans l'esprit de l'homme politique ne
constituait qu'une étape: elle marquait un début et non une
fin.
Après un règne qui fut long mais exceptionnellement rempli,
Mohammed V est mort encore jeune, alors que l'avenir
semblait lui appartenir, un avenir qui promettait d'être
particulièrement fécond, car le Roi disposait, désormais, de
deux atouts qu'avait ignorés le jeune Sultan Sidi Mohammed
Ben Youssef : l'expérience et le prestige.
L'œuvre de Mohammed V continue sous les auspices de Sa
Majesté Hassan II, qui est non seulement son fils et son
Héritier, mais qui pendant vingt ans fut son disciple. Ainsi
est assurée la continuité de l'effort qui seule est garante
du succès.
J’ai toutes sortes de raisons d’éprouver pour Sa Majesté
Hassan II les sentiments d’un très respectueux et profond
attachement. Le Souverain est, à mes yeux, le fils d’un
Auguste Ami, avec lequel, pendant 24 ans, j’ai entretenu des
liens d’une amitié révérencielle que seule la mort a
interrompue. Il est de ceux qu’on connaît depuis si
longtemps qu’on se sent autorisé à dire qu’on les a vu
naître... ou presque. Mais ces raisons sentimentales ne
sauraient rentrer en ligne de compte lorsqu’il s’agit
d’évoquer et d’apprécier la personnalité d’un Chef d’Etat
responsable des destinées du Maroc et je crois donc mon
jugement intellectuellement désintéressé.
J’ai eu la chance exceptionnelle d’avoir pu assister à la
naissance puis à la croissance de ce jeune Etat Marocain,
aujourd’hui adolescent, croissance qui n’a pas fini de
surprendre. Cette chance je la dois aux deux Augustes
Souverains, qui ont daignés m’honorer de leur constante et
très bienveillante amitié.
Dans les pages qui vont suivre, je n'ai pas cherché à
empiéter sur le domaine de l'historien. Je me suis
contenté de rapporter ce que j'ai vu et j’ai eu davantage
le souci de l'anecdote, que celui de ciseler avec
précision les événements dont je fus le contemporain et dont
certains ne parvinrent à l’audience publique qu’après être
passés à travers les prismes déformants de l’ignorance et de
la calomnie.
(Propos rédigés par le Dr. Dubois-Roquebert à Rabat en
juillet 1971 lors de l’achèvement de cet ouvrage.)