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Il exerça sur le destin de celui qui devait devenir Mohammed
V l'influence la plus profonde. Il est impossible en effet
d'évoquer la figure de Sidi Mohammed Ben Youssef, sans
qu'apparaisse immédiatement le profil de Si Maâmri auquel
étaient dévolues les fonctions de Ministre du Protocole et
des Palais Royaux .
En le désignant à ce poste, S.M. Hassan II a tenu à rendre
hommage à celui qui depuis 1915 n'a cessé de se vouer au
service de Son Auguste Père, du Maroc ainsi qu'à sa
dynastie.
C'est un sort cruel pour Si Maâmri que d'avoir vu
disparaître en pleine force, celui auquel il avait consacré
le meilleur de sa vie.
D'une intégrité proverbiale, portant la barbe, en bon
musulman qu'il est, je n'ai jamais vu Si Maâmri revêtu
autrement que de la djellabah classique, le chef surmonté de
la Rezza qui dénonce son origine algérienne.
Il est, en effet, toujours resté fidèle à cette coiffure qui,
étant donné l'homme, prend la signification d'un symbole : celui
de la fidélité. Au cours d'une vie déjà longue, Si Maâmri , en
effet, n'a jamais cessé d'être fidèle : fidèle à son Dieu,
fidèle à son Roi, fidèle à sa famille, fidèle à sa race ainsi
qu'à ses amis.
Je fis sa connaissance en 1937. Il exerçait officiellement alors
les fonctions de Précepteur des Princes et d'Adjoint au Chef du
Protocole, mais en fait, le Sultan qui se trouvait pratiquement,
et à tous points de vue, complètement isolé, ne disposait
d'aucun collaborateur et c'est en réalité Si Maâmri qui cumulait
les fonctions de directeur de cabinet, de conseiller, de
secrétaire, d'intendant, sans parler des autres qui étaient
innombrables. Il fallait tout le talent et la puissance de
travail dont il est doué pour se tirer avec un même bonheur de
tâches si variées.
La voix fortement timbrée, doué d'une étonnante mémoire, aussi
cultivé en français qu'en arabe, admirateur de Chenier et de
Victor Hugo, Si Maâmri se montre un causeur étincelant qui aime
émailler ses propos de citations empruntées au Coran que, comme
beaucoup de ses coreligionnaires, il sait par cœur.
Ses traductions des discours du Sultan, au cours des audiences
officielles, étaient toujours appréciées, car il savait rendre
la pensée du Souverain en un français aussi précis qu'élégant.
Depuis 1927, tous ceux qui, de près ou de loin, ont eu à
connaître des relations franco-marocaines ont approchés Si
Maâmri et c'est ainsi qu'il lui a été donné de connaître tous
les hommes politiques de la 3ème et 4ème
République.
Appartenant à une vieille famille Kabyle très connue, Si Maâmri
aimait parler de sa province natale à laquelle il rattache le
souvenir de son premier maître M. Verdy.
C'est en 1908 que Si Maâmri arriva à Rabat. M. Regnault,
Ministre de France à Tanger, avait en effet demandé, quelques
semaines auparavant, à M. Jonnard, Gouverneur Général de
l'Algérie, de lui envoyer des étudiants de la Medersa d'Alger en
fin de scolarité, possédant la double culture française et
arabe, et susceptible d'y créer des écoles. Si Maâmri fit partie
du lot et il fonda, à Rabat, la première école franco-musulmane
dans laquelle il enseigna de mai 1908 à octobre 1912. C'est
alors qu'il fut désigné pour remplir les fonctions d’interprète
à la Résidence Générale, chargé d'assurer les relations entre
celle-ci et le Maghzen, c'est-à-dire le Palais.
En 1915 Si Maâmri ayant préparé le concours de la magistrature
musulmane, avait fait une demande pour réintégrer son Algérie
natale et cette demande avait été agréée par Lyautey. En
novembre sa nomination de Cadi ayant été signée, il s'apprêtait
à rejoindre son nouveau poste, dans les plus courts délais,
lorsqu'il fut convoqué d'urgence par Lyautey. Aussitôt qu'il fut
introduit dans le bureau du Résident Général, celui-ci lui dit :
« Si Maâmri il est entendu que vous ne partez plus. Le Sultan
a fini par m'écouter et il vient de m'annoncer qu'il consentait
à ce que ses fils reçoivent une culture française, mais à cela
il pose une condition formelle : c'est que ce soit vous qui vous
en chargiez ».
Et c'est ainsi que Si Maâmri entra en 1915 au Palais de Rabat
qu’il ne quitta jamais, si ce n'est pendant les années d'exil
jusqu’au jour de sa récente retraite dans sa Kabilie natale.
Sidi Mohammed Ben Youssef avait donc six ans lorsque son nouveau
maître fit sa connaissance. Il devait rester son élève jusqu'au
moment où il monta sur le trône en 1927. Le futur Souverain,
ainsi que ses deux frères, ne pouvaient avoir un meilleur maître
et c'est bien ce qu'avait compris S.M. Moulay Youssef qui donna
là une preuve de ce jugement auquel nous avons rendu hommage. Au
cours de ces douze années, Si Maâmri façonna, comme un
précepteur peut le faire, l'esprit de ses élèves princiers mais
il eut également pendant des années, l'occasion de les bien
connaître. Les maîtres ne connaissent-ils pas souvent les
enfants mieux que ne les connaissent les parents ?
Les sentiments qu'éprouva Si Maâmri pour Sidi Mohammed Ben
Youssef furent complexes et évoluèrent avec le temps. Tout
d'abord, ce furent ceux d'un homme auquel les joies de la
paternité ayant été refusées, voyait un fils dans cet élève
princier. Puis, plus tard, ce furent ceux d'un sujet pour
son Roi, d'un croyant pour son chef spirituel.
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SI KADDOUR BEN GHABRIT
S’étant installé définitivement à Paris, tout de suite après la
guerre de 1914, cet Algérien était devenu, non seulement le plus
Parisien des Marocains mais une des figures les plus en vue du
Tout-Paris, habitué des premières, ses relations étaient
étendues dans tous les cercles diplomatiques, politiques,
journalistiques, mondains.
Comme tous les Parisiens qui vivaient à Paris aux alentours de
1930, j’avais connu Si Kaddour Ben Ghabrit dans le salon d’une
de mes amies, salon dont il était le plus bel ornement.
Il recevait beaucoup dans sa résidence, située à proximité de la
mosquée et initiait les Parisiens aux joies gastronomiques,
nouvelles pour eux, de la pastilla et du méchoui.
Ayant commencé sa carrière comme petit employé au consulat de
Tanger, Si Kaddour n’avait pas tardé à s’imposer par ses
éminentes qualités et le rôle qu’il joua, avant, pendant et
après l’établissement du traité de protectorat fut
considérable.
Les nationalistes Marocains ne lui ont jamais pardonné d’avoir
été le principal artisan du traité du Protectorat qu’ils n’ont
jamais admis, ni dans l’esprit, ni dans la lettre.
J’ai eu souvent l’occasion de m’entretenir avec Si Kaddour de
cette accusation qu’on lui lançait, d’avoir livré le Maroc à la
France. Il rétorquait qu’en agissant ainsi, il avait en réalité
sauvé le pays menacé d’être dépecé par les convoitises
étrangères.
Si Kaddour Ben Ghabrit a donc été le principal artisan du traité
de Fès. Son action devait d’ailleurs se prolonger après la
signature du traité, et, seule l’arrivée de Lyautey, qui avait,
dès son arrivée à Rabat prit tout en main, restreignit son
initiative.
Jusqu’à sa mort, les différents Résidents Généraux qui se
succédèrent ne purent que s’incliner devant le prestige de celui
qui avait fait cadeau à la France du traité du Protectorat.
Certains Français sont sévères pour l’attitude qui fut la sienne
au moment des tragiques journées de Fès, en avril 1912 et qui se
soldèrent par des centaines de tués.
Si Si Kaddour était populaire parmi les Parisiens, il l’était
beaucoup moins parmi les Français du Maroc qui étaient tout à
fait ignorants de sa vraie personnalité, ainsi que des éminents
services qu’il avait rendus à la cause de leur pays. Les
Français fixés à Rabat le considéraient comme quantité
négligeable et se montraient surpris de la situation qu’il avait
acquise dans la capitale. Au demeurant Si Kaddour leur rendait,
et même avec usure, la monnaie de leur pièce : il détestait
Rabat et écourtait autant que faire se pouvait, le séjour qu’il
y faisait quatre fois par an.
Si Kaddour joua également un rôle déterminant au moment de
l’abdication de Moulay Hafid. Si ce dernier consentait bien à
l’idée de quitter le trône, sa volonté était de se retirer à
Tanger où sa présence n’eût pas manqué de créer un centre
permanent d’agitation. Ce fut encore Si Kaddour qui fut chargé
de l’évacuer « en douceur » , sans l’ombre d’une contrainte et
sans le braquer dans une résistance insurmontable. Si Kaddour
faisant appel une fois de plus à ses qualités de charmeur,
convainquit son Auguste interlocuteur que son intérêt était bien
de quitter le Maroc.
Moulay Hafid ne tint pas rigueur à Si Kaddour des conseils qu’il
avait reçus.
Réfugié en France, après avoir séjourné longtemps en Espagne,
l’ancien Sultan avait élu domicile à proximité du lac d'Enghien
et c’était toujours avec plaisir qu’il le recevait. Si Kaddour
évoquait avec son Auguste interlocuteur les splendeurs et aussi
les difficultés des temps passés. Il lui communiquait les
derniers bruits de la Cour de Rabat et surtout, il lui apportait
une bouffée d’air d’une patrie qui n’avait cessé de lui être
chère.
Président de la société des Habous et des lieux saints de
l’Islam, tous les trois mois, Si Kaddour se rendait à Tunis,
puis à Alger et enfin à Rabat..
A Rabat, Si Kaddour était reçu par le Souverain, qui, presque
toujours, l’invitait à dîner. Si Kaddour savait le distraire,
n’était jamais à court d’anecdotes nouvelles, et amusantes.
Lorsque le Souverain me mettait au courant du dîner qu’il avait
pris avec le Directeur de la Mosquée de Paris, son visage se
mettait à sourire et tous deux, nous faisions son éloge.
Les sentiments que Sidi Mohammed et Si Kaddour éprouvaient l’un
pour l’autre faisaient honneur à chacun d’eux. Nous avons vu la
part active prise jadis par Si Kaddour dont le flair, pour une
fois, avait été pris en défaut dans les intrigues qu'Ababou
avait suscitées pour empêcher Sidi Mohammed d’accéder au trône.
Sidi Mohammed Ben Youssef n’avait pas oublié ces faits, du moins
n’y a-t-il jamais fait la moindre allusion et n’a-t-il jamais
introduit la moindre restriction lorsque je lui vantais les
mérites de Si Kaddour. De son côté, ce dernier ne tarissait pas
d’éloges sur le jeune Souverain et je suis convaincu qu’il l’a
toujours loyalement servi.
Après le débarquement, les relations furent complètement coupées
entre le Palais et la Mosquée de Paris. Les fausses nouvelles
circulaient et les ennemis de Si Kaddour, il n’en manquait pas,
l’accusaient de pactiser avec l’ennemi. Personnellement, je lui
faisais confiance et je pensais que l’occupation de Paris lui
fournirait l’occasion d’utiliser certains des bons principes
recueillis dans l’enseignement d'Abbou Nouhas le héros des
contes qu’il écrivait. J’avais raison de lui faire ainsi crédit.
Voici entre autre, une des anecdotes qu’il me raconta : Il lui
arrivait à l’occasion d’être sollicité par des personnalités
allemandes dont le désir était de recevoir le Ouissam Alaouite.
Ne voulant pas opposer un refus brutal, il assurait que la chose
n’était pas impossible et qu’il allait constituer un dossier. Il
faisait traîner les choses en longueur et profitait de ce délai
pour soutirer quelques services et soulager des malheureux.
Puis, un beau jour, prenant son téléphone, il annonçait au
candidat que tout était en bonne voie et qu’il ne manquait plus
au dossier qu’un simple détail : à savoir la date de sa
promotion dans l’ordre de la légion d’honneur ! Et c’est alors
que l’espoir du demandeur s’envolait quand il entendait Si
Kaddour lui annoncer : « Dans ces conditions, je suis désolé,
mais nul ne peut recevoir le Ouissam Alaouite s’il n’appartient
déjà à la légion d’honneur »!
Si Kaddour était également très fier du compliment que lui avait
adressé le Maréchal Pétain alors qu’il était allé accompagner le
Grand Vizir El Mokkri qui s’était rendu à Vichy. Au moment de la
prise de congé, le Maréchal qui approchait de 90 ans, fit des
adieux au Grand Vizir qui était depuis longtemps centenaire,
puis, se tournant vers Si Kaddour qui frisait les 80 ans, lui
avait dit : « Au revoir jeune homme ».
Durant sa longue vie, Si Kaddour ne cessa de demeurer un honnête
homme : il méprisait l’argent et ne voulut jamais profiter des
nombreuses occasions qui lui furent offertes de s’enrichir.
La fin de Si Kaddour fut pitoyable ! N’appréciant pas du tout le
voyage en avion, il avait recours au bateau qu’il prenait, En
revanche, avec plaisir : excellent marin, simple et bon vivant,
aimant après ses repas, fumer un bon cigare, il apparaissait au
yeux du commandant, ainsi qu’à ceux des passagers, comme un
joyeux commercial. Au cours d’une traversée, la mer étant
démontée, il fit une chute malheureuse qui provoqua une fracture
de la colonne vertébrale. S’il consentit à se faire admettre
dans ma clinique, il refusa tout traitement. Au bout de quelques
mois, le pauvre Si Kaddour ne pouvait se déplacer que courbé en
deux et soutenu par deux aides .
Quelques jours après le 20 août 1953, intellectuellement très
affaibli, la Direction des Affaires Politiques l’obligea à
rendre visite au pseudo Sultan Arafa et le lendemain, les
journaux publiaient une photo représentant Si Kaddour Ben
Ghabrit prêtant serment d’allégeance au nouveau Sultan !
J’eus l’occasion, le lendemain, de le voir dans sa chambre
d’hôtel. Si Kaddour était étendu sur son lit, sa gaieté avait
disparu, il demeurait silencieux et me demanda, tout à coup, : «
Dites donc, cher ami, que signifie donc le mot allégeance »?
J’eus pitié de ce pauvre vieillard déchu, dont les jours étaient
comptés et qui ne représentait même pas l’ombre du Si Kaddour ,
si brillant, que j’avais connu vingt ans auparavant. Je lui
répondis qu’il s’agissait là d’un vieux mot français tombé dans
l’oubli auquel le lecteur moyen ne comprendrait pas grand
chose.
Par ailleurs, je lui expliquai que l’Administration centrale,
ayant bien du mal à justifier la politique qu’elle avait choisie
le 20 août, cherchait à démontrer que cette politique ralliait
la majorité des suffrages ; j’ajoutai qu’en ce qui le
concernait, les sentiments qu’il professait pour Sa Majesté Sidi
Mohammed Ben Youssef étaient bien connus et que personne ne
serait dupe de la vilaine manœuvre dont il avait été l’objet.
Ce fut là notre dernière rencontre et je pense qu’en
l’occurrence, mon Auguste ami Sa Majesté Mohammed V ne m’aurait
pas désavoué d’avoir agi comme je l’ai
fait.
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MOULAY LARBI EL ALAOUI
Colosse pléthorique, qui devait mourir aux
approches de la cinquantaine d'une crise d'urémie ce qui fit
dire qu'il avait été empoisonné, assez proche parent du
souverain, ne manquant ni d'allure ni de charme, Moulay Larbi El
Alaoui avait exercé les fonctions de délégué du grand Vizir à
l'Instruction Publique.
Chargé, en tant que membre de la Famille Alaouite, de la
liquidation de la succession de l'ancien Sultan Abdel Aziz, il
avait l'occasion de se rendre fréquemment à Tanger. Cette ville
lui était d'autant plus chère que du fait de son mariage, il
était devenu le gendre d'un notable tangérois protégé anglais
que Sa Majesté Britannique avait comblé d'honneurs et qui en
aimait l'ambiance…Il affectionnait ce milieu tangérois si
particulier, lieu de rencontre des représentants de toutes les
races, centre d'intrigues et d'affaires. Avant le débarquement
allié en Afrique du Nord, il commit, plus ou moins
volontairement l'imprudence d'entrer en rapports avec le Consul
d'Allemagne. Il est fort possible que, pour se donner de
l'importance il ait laissé entendre que le Sultan était au
courant de ses contacts…En bon diplomate, impressionné par la
qualité de son interlocuteur, le consul rendait compte à son
gouvernement d'où ces dépêches retrouvées par les alliés à la
Wilhelmstrasse qui, plus tard, firent accuser Sidi Mohammed Ben
Youssef d'avoir cherché une ouverture auprès des Nazis.
Il s'agit d'être tant soit peu au courant des mœurs
tangéroises pour ramener l'incident à ses justes proportions et
c'est ce que comprirent le Général de Gaule et M. Christian
Fouchet, qui chacun de son côté, s'efforcèrent de couper les
ailes de ce méchant canard. Cela n'empêcha pas la calomnie de se
donner libre cours et la chose serait sans importance si
certaines personnalités ayant occupé de hauts postes et donnant,
en la circonstance, la mesure exacte de leur valeur, ne
s'étaient abaissés au niveau des professionnels du pamphlet et
de la polémique.
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En touchant la terre marocaine, M. Steeg institua la tradition,
qui devait être suivie par ses nombreux successeurs, de cette
homélie solennelle au cours de laquelle, après avoir rendu
hommage à Lyautey, le nouvel arrivé , la main sur le cœur,
s'engageait à poursuivre son œuvre. Or M. Steeg devait être le
premier à asséner à cette œuvre de solides coups de pioche.
Avant d’arriver à Rabat, M. Steeg ne jouissait pas d'un préjugé
favorable : il avait en effet le tort, aux yeux de l’opinion
marocaine, d’arriver d’Algérie où il avait exercé les hautes
fonctions de Gouverneur Général : il avait donc eu à diriger des
services dont le principe de base était précisément cette
administration directe qui n’avait cessé d’être la bête noire de
Lyautey. On craignait donc que le nouveau Résident n'arrivât pas
à se débarrasser des habitudes du Gouverneur d'Algérie.
M. Steeg ne tarda pas à faire la preuve de tout ce qui
l'opposait à son prédécesseur tant au point de vue des méthodes
que des idées.
M. Steeg quittait peu son cabinet de la Résidence de Rabat et y
étudiait les dossiers... Il ne montrait aucun souci de maintenir
ce contact direct qu'affectionnait tant Lyautey. Pour ce dernier
en effet, l'étude d'un dossier commençait dans un bureau et se
terminait sur le terrain. Une idée une fois lancée, il voulait
connaître les hommes qui avaient la mission de l'exécuter et
désirait se rendre compte par ses propres yeux, des
réalisations. Lorsque je construisais ma clinique, en 1935, les
collaborateurs du maréchal, qui étaient encore nombreux,
m'assurèrent que s’il avait été encore présent à Rabat, il
serait venu rôder sur le chantier, m'aurait convoqué, se serait
assuré de mes intentions et m'aurait éventuellement suggéré les
modifications qui lui eussent semblé opportunes.
Une des premières décisions de M. Steeg fut de se débarrasser du
colonel Huot, un des collaborateurs préféré de Lyautey, qui à la
tête de la Direction des Affaires Politiques, occupait un poste
clef.
Les responsables des grandes directions perdirent rapidement
l'habitude d'être soumis au contrôle permanent du Résident. Ils
prirent ainsi conscience de leur indépendance, puis de leur
puissance.
Comme le dit excellemment le Général Catroux «
L'administration centrale que n'aiguillonnait plus Lyautey
s'inspira par une pente naturelle de son nouveau chef et
distendit les liens qui l'avaient jusqu'alors uni au marghzen
central. Les directeurs cessèrent peu à peu de s'entretenir avec
le Grand Vizir des affaires en gestation. Ils prirent l'habitude
de décider, en quelque sorte souverainement, et le Sultan, isolé
dans son palais et informé très superficiellement par le
conseiller chérifien, ne connut vraiment les projets qu'au
moment où sous forme de dahirs, ils étaient présentés à son
sceau ».
M. Steeg hypothéqua lourdement l'avenir et compliqua d'autre
part la tâche de ses successeurs en favorisant l'installation au
Maroc de plus de trois mille petits colons. Lyautey s'était
toujours formellement opposé à la mise en place de cette petite
colonisation car il avait prévu les complications que cette
présence allait faire naître tant au point de vue français que
Marocain. Il était en effet facile de deviner que l'insuffisance
des moyens matériels dont disposaient ces colons les
inciteraient rapidement à solliciter de la Résidence Générale
une aide qui ne pouvait que grever lourdement le budget ce qui
ne tarda pas à se produire. D'autre part les terres qui furent
distribuées furent prélevées parmi celles qui de tous temps
appartenaient à des tribus qui s'estimèrent lésées.
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Parmi les douze résidents généraux que j'ai vu défiler de 1932 à
1955, deux, me semble t-il, peuvent prétendre être restés
fidèles à la politique de Lyautey : Le Général Nogues et M.
Erick Labonne .
D'origine pyrénéenne, comme Joffre et Foch, ancien élève de l'Ecole
Polytechnique, ayant poursuivi des études de droit, gendre de
Delcassé, attaché alors qu'il était capitaine au cabinet du
Président de la République, le Général Nogues connaissait bien
les milieux parlementaires.
Si ses relations lui furent utiles, contrairement à ce
qu'affirment ses détracteurs, elles ne furent pas déterminantes
dans sa carrière car le Général possédait toutes les qualités
d'un grand chef : il savait juger les hommes, les manier avec
finesse, et excellait à faire le synthèse des faits et savait
prendre ses responsabilités. Dans tous les départements qu'il
dirigeait, il s'efforçait, dans le domaine technique, de
posséder des informations personnelles qu'il opposait, souvent
avec raison à celles recueillies par ses chefs de services.
Nommé Résident Général à Rabat en 1936 par le gouvernement de
Léon Blum, le Général Nogues a eut à faire face aux situations
les plus délicates : Il ne fut jamais inspiré que par le seul
intérêt de la France. A lui aussi l'histoire rendra un jour
justice.
Commandant en Chef des armées d'Afrique du Nord au moment de la
déclaration de guerre, Le Général Nogues hésita longuement
lorsque l'armistice fut signé sur l'attitude qu'il allait
choisir. En refusant de se joindre à la résistance, il
sauvegarda la paix en Afrique du Nord, réduisit la présence
ennemie à une simple commission d'armistice avec laquelle il ne
cessa de jouer avec habileté. Il maintint intact la plate-forme
qui allait servir de base de départ aux troupes alliées qui
allaient se lancer à l'attaque de l’Europe. Dans le secret il
accumula les armes et organisa les troupes supplétives qui
permirent au drapeau français de se trouver, plus tard sur les
champs de bataille. Cependant mal informé il devait donner
l’ordre de tirer sur le corps de débarquement américain.
L’Histoire lui rendra un jour justice.
Si la date de départ du Général Nogues marque le début de la
querelle qui ne cessa d'opposer le Palais à la Résidence, les
nationalistes marocains n'éprouvent pour le Général Nogues
qu'une admiration assez mitigée : ils ne sauraient oublier en
effet, les mesures qu'il prit contre eux à plusieurs reprises ce
qui ne les empêche pas de rendre justice à l'homme qui devait
tenir compte des réactions de son administration et aussi, de
certains milieux politiques de Paris, soumis, à l'influence de
la grosse colonisation.
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En arrivant à la Résidence Générale de Rabat, M. Labonne avait
déjà l'expérience du pays où il avait quelques années auparavant
exercé les fonctions de Secrétaire Général.
Estimant trop courtes, pour faire face à sa tâche quotidienne,
les vingt-quatre heures de la journée, M. Erick Labonne
institua, dès sa prise de pouvoir, des habitudes nouvelles qui
ne contribuèrent pas à diminuer la réputation d'originalité
qu'il avait.
Tout en effet paraissait extraordinaire chez cet homme
exceptionnel à commencer par la façon qu'il avait de s'habiller.
Grand, mince comme un anglais ayant conservé les habitudes
sportives de son université d'origine, le visage osseux assez
allongé, le maxillaire assez saillant se détachait au dessus
d'un col empesé long et droit, lequel était entouré d’une
cravate au nœud très large, d’une coupe très particulière.
Je doute qu’il possédât un uniforme d'ambassadeur et lorsqu’il
se rendait au Palais il endossait sa jaquette, était coiffé d'un
chapeau haut-de-forme et la canne à la main, il avait fière
allure et représentait la France avec autant d’élégance que
d’autorité.
N’ayant pas eu de goût pour la gargote électorale, il rompit
donc avec les habitudes en cours et refusa les audiences
destinées à flatter les amours-propres de ceux qui aimaient
diriger l’opinion ou celles qui se proposaient de rassurer les
intérêts. En agissant de la sorte, il limitait d’emblée la durée
de sa mission et, dès lors, ses jours étaient comptés.
Je ne crois pas que M. Erick Labonne m’ait reçu plus de deux
fois dans son bureau qui restait pour lui une salle de travail.
Il entrecoupait cette activité de cabinet par des promenades à
pied quotidiennes, se prolongeant plusieurs heures et qui
faisaient le désespoir de ses collaborateurs. En réalité ces
déambulations n’interrompaient pas son travail. Suivi de sa
voiture, et en manche de chemise, il discutait et poursuivait
son effort.
C'est à table qu’il accordait ses audiences. Les convives étaient
toujours nombreux à la table résidentielle. Ils étaient
accueillis généralement par la charmante Madame Labonne qui fut
toujours pour son mari une collaboratrice efficace et discrète.
M. Erick Labonne arrivait le dernier, venant de son bureau, et
tout le monde se mettait à table. Le Résident mettait les gens à
l’aise, puis, les mettant parfois sur la sellette, les
interrogeait sur ce qu'il désirait savoir, exposait ses points
de vue.
J’ai conservé le souvenir d’un dîner qui devait permettre aux
éléments de l’opposition de prendre contact avec le Représentant
du gouvernement français. Certains convives entraient à la
Résidence pour le première fois. M. Erick Labonne dans une forme
incomparable, parla du Maroc, de la situation politique, des
possibilités du pays, de la façon dont il concevait son avenir.
Le dîner prit fin sans qu’aucun des invités n’ait pu prendre la
parole pour exprimer son point de vue !
Après l’affaire de Tanger, le gouvernement français commit deux
erreurs : la première fut de rappeler M. Labonne, la seconde fut
de désigner le Général Juin pour lui succéder à la Résidence
Générale de Rabat.
Si à ce moment une politique avait été définie à Paris, muni
d’instructions précises, M. Labonne, avec toute son
intelligence, toute son autorité et son expérience du Maroc
économique et politique, se serait efforcé de rechercher, en
collaboration avec le Sultan, des solutions constructives tenant
compte du présent et de l’avenir.
L'ambassade de M. Erick Labonne ne se prolongea pas plus
de quelques mois mais cela devait lui suffire à imprimer au
Maroc une impulsion économique particulièrement féconde.
C’est à juste raison que Si Maâmri considère M. Labonne
comme le «Lyautey économique » du Maroc.
Le Général possédait le goût du détail vestimentaire. C'est en bottes et
en tenue de campagne que le Général se présenta à la première
audience que lui accordait le souverain chérifien. Ce détail ne
passa pas inaperçu à son Auguste interlocuteur qui avait le sens
de la nuance.
J’avais fait de mon mieux pour présenter le vainqueur de Cassino sous son
jour le plus favorable. J’avançai que le nouveau Résident
Général arrivait auréolé de gloire et riche des plus puissantes
relations internationales : ennobli par les Anglais, ami
personnel du Président Eisenhower, son influence était
considérable de par le monde.
J'avais eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois le Maréchal depuis
l’époque où j’avais fait sa connaissance à Rabat alors que
colonel, il était attaché auprès de Lucien Saint.
J'avais toujours été séduit par son contact simple et affable et cette
sympathie que la consécration et les honneurs n'avaient pas
modifiée.
Je représentai au souverain que, né en Afrique du Nord,
ayant fait une partie de sa carrière au Maroc, aimé de ses
soldats, il disposait des atouts qui lui permettraient
d’améliorer dans l’avenir les relations franco-marocaines.
Dès leur premier contact, le divorce entre le Sultan et le Général
apparut inévitable. Sans entrer dans les détails de l'entrevue,
car mon Auguste Ami observait vis-à-vis de moi la discrétion
dont il était accoutumé, du moins me donna-t-il une conclusion
que les faits devaient justifier « Avec lui, me dit-il, cela
ne marchera jamais ».
En d’autres termes, il n’y eut à partir de cette date plus aucune
collaboration confiante et suivie entre le maghzen et la
Résidence qui, sous la fiction juridique du protectorat en vint
à pratiquer les méthodes de l’administration directe.
Le Général Juin, général prestigieux, avait remporté en Italie
une éclatante victoire qui ouvrait la route de Vienne. Si les
alliés avaient voulu exploiter ce succès , la face du monde eût
pu en être changée : la guerre pouvait à ce moment-là se
terminer rapidement et le Général serait resté pour l’Histoire,
le principal artisan de cette victoire.
La politique marocaine de ce grand capitaine ne fut pas, hélas,
à la hauteur de son talent militaire. Cette politique connut son
épilogue le 20 août 1953, date de la déposition du Sultan du
Maroc, déposition qui devait marquer le début de l’embrasement
du Maghreb.
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Le Général Guillaume
Le Général Guillaume fut rapidement dépassé par sa fonction.
Expert dans le commandement des Tabors, cet officier général se
sentait en revanche mal à l'aise lorsqu’il s’agissait de dénouer
les intrigues politiques, ou de faire face à ceux qui étaient
résolument décidés à ignorer l’autorité résidentielle.
Au début de sa mission il avait essayé de se dégager de la
politique de son prédécesseur le Général Juin, qui pourtant
parlait de lui comme de « son élève ». Mais cette tentative
fut éphémère et il ne tarda pas à chausser les bottes de son
prédécesseur à la façon d'un caporal obéissant à son
sergent.
M. MORIZE
Cet ancien normalien avait abandonné la carrière
universitaire pour la carrière diplomatique. Il cumulait au
Maroc les fonctions de délégué à la Résidence Générale et de
secrétaire général.
Pendant la guerre, en l'absence du général Nogues que ses
fonctions de commandant des Armées d'Afrique du Nord retenaient
à Alger, il eut à faire face aux situations les plus
inextricables au cours de cette malheureuse année de 1940. Il
m'a laissé le souvenir d'un travailleur acharné qui ne pouvait
travailler que dans la fumée de la cigarette. Le fonctionnaire
qu'il était, était en outre chargé de recevoir les hôtes du
Massalia et à faire face à des personnalités aussi marquées que
celle du président Daladier, de Mandel, de Jean Zay. A cette
époque la terrasse du Balima, le grand café de Rabat, était
devenu le lieu de rencontre des personnalités les plus
hétéroclites. Je me souviens d'y avoir vu Mendes-France en
uniforme de sous-lieutenant, Gaston Palewsky que j'avais connu
quelques années auparavant, qui s'apprêtait à rejoindre Londres
après avoir donné mon nom comme référence à la police. M. Morize
avait refusé de recevoir les envoyés du Gouvernement Britannique
et avait même fait garder par une sentinelle la porte du Général
Lord Gort qui clamait que cette présence constituait le pire
affront qu'il eut reçu de sa vie.
Je me trouvais à ses côtés lorsque M. Morize vint en
pleurant annoncer officiellement à Sa Majesté Mohammed V que la
France avait cessé le combat. Sa Majesté, prenant la parole en
des termes d'une haute élévation de pensée, le consola en lui
exposant ses raisons d'espoir. Il lui dit, en substance, que
connaissant le passé de la France, il était certain de son
avenir. M. Morize, après avoir entendu de telles paroles, prit
la main du Souverain et la porta à ses lèvres.
Je n'ai jamais revu M. Morize et on m'a appris qu'il était
revenu à l'enseignement. Curieux destin que celui de ce
professeur d'histoire qui après avoir appris l'histoire dans sa
jeunesse, la vécut dans son âge mûr et l'enseigna dans sa
vieillesse.
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Jacques Lemaigre Dubreuil
L'assassinat de mon ami Jacques Lemaigre Dubreuil en Juin 1955,
marque une date dans l'histoire de cette période du Maroc . Cet
assassinat sensibilisa l’opinion publique métropolitaine et le
gouvernement de Paris comprit ce qu'avait de symptomatique un
tel crime commis par une bande de tueurs dont la police
connaissait les noms. Son sacrifice a été utile à l’amitié
franco-marocaine qu’il défendait avec tant d’intelligence, de
courage et d’énergie.
J'ai rarement rencontré une personnalité aussi curieuse que
celle de Jacques Lemaigre Dubreuil. Grand, solidement charpenté,
le masque à la fois énergique et sympathique, doté d’une voix
légèrement voilée qui contrastait avec cet habitus, ancien élève
des Jésuites de la rue de Madrid, il appartenait à la haute
bourgeoisie Parisienne.
Lemaigre Dubreuil avait tout d'un condottiere. Sa soif d’action
et son goût de l’autorité étaient sans limites et il disposait,
pour arriver à ses fins, de tous les atouts nécessaires : santé,
intelligence, culture, relations, fortune ! Il se déplaçait pour
un oui ou pour un non même lorsque les communications étaient
pour le commun des mortels difficiles. Il utilisait la puissante
organisation des huiles Lesieur, qu’il contrôlait à la suite de
son mariage avec Mademoiselle Lesieur, qui fut pour lui une
compagne admirable, compréhensive et dévouée. Il trouvait
partout un bureau, des collaborateurs à ses ordres, sans parler
des nombreux domiciles qu’il possédait tant dans la métropole
qu’au Maroc. La lecture des Commentaires de Jules César aurait
pu lui servir de livre de chevet car, comme le général romain,
il aimait « venire, vicere et surtout vincere »!
J'ai conservé le souvenir d’une réunion qu’un de nos amis,
diplomate distingué, avait organisé dans son propre bureau du
Ministère des Affaires Etrangères avec l'intention de nous
mettre en contact avec certaines personnalités intéressées comme
nous-même à la solution du problème Marocain. Notre ami eut de
la peine à dissimuler son effarement lorsque Lemaigre Dubreuil
demanda qu’un procès-verbal fut rédigé, consignant le lieu de la
réunion, le nom des participants, le résumé de la discussion
ainsi que les conclusions adoptées. Ce qui me permit d’affirmer
non sans ironie qu’une discussion avec Lemaigre Dubreuil
ressemblait assez à une réunion de conseil d’administration
d'une société dans laquelle il était majoritaire.
J'ai entendu émettre les opinions les plus absurdes concernant
les motifs qui inspiraient les idées politiques de Lemaigre
Dubreuil : d'aucuns l'accusaient de défendre les intérêts
américains ! C'était bien mal connaître les aventures de
Lemaigre Dubreuil aux Etats-Unis. Reçu à Washington en
triomphateur après le débarquement en Afrique du Nord, il en
partait, quelques semaines après, en claquant les portes ! Il
est plus logique et plus juste d’admettre que ce dilettante, qui
ne se serait pas senti dépaysé parmi les gentilshommes
florentins de la Renaissance, avait développé plus encore que le
goût de l'action, l’amour de sa patrie.
Je pense que cette mort de soldat, aussi cruelle fût-elle pour
les siens et pour ses amis, ne lui eut pas déplu. Il se fut mal
accommodé, en effet, de la longue maladie et de la déchéance
physique qui souvent précèdent la mort. |
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Mohammed
V, Hassan II, tels que je les ai connus |
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