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  Le transfert et l’installation à Madagascar de  
  S.M. Sidi Mohammed Ben Youssef  
     
 
 
 
 

En même temps que lui était remise une lettre du Président Laniel, Sidi Mohammed Ben Youssef était informé, à l’Ile Rousse, le 24 janvier 1954 , de la décision prise par le Gouvernement Français de le transporter dès le lendemain avec ses deux fils vers Madagascar. Sidi Mohammed n'avait pas dissimulé son immense déception. 

A la nouvelle de l’arrivée du Comte Clauzel à l’hôtel Napoléon Bonaparte, l’ancien Sultan avait espéré que le représentant du Ministère des Affaires Étrangères lui annoncerait l’autorisation de s’installer en France continentale avec sa famille, moyennant certains engagements de caractère politique. 

Bien qu’il considérât arbitraire et illégal le régime, à ses yeux provisoire, auquel il était soumis en Corse, il avait, dit-il, pris son mal en patience et il n’avait appelé qu'avec discrétion l’attention du Département sur la nécessité de régulariser sa situation. Comprenant le problème que son cas posait au gouvernement, il voulait éviter tout ce qui pouvait en compromettre une solution favorable.

Devant la décision de l’éloigner jusqu’à un territoire de l’hémisphère austral, Sidi Mohammed avait montré une extrême déconvenue. Il avait protesté de l’injustice de la mesure qui le frappait et du caractère « inhumain » d’une décision en vertu de laquelle sa famille était transportée d’un point à un autre du globe « comme du simple bétail ». 

Il avait rappelé les dispositions dont il était animé à son arrivée en Corse alors qu’il envisageait à brève échéance, pour sortir de l’arbitraire, la conclusion entre lui-même et le Gouvernement Français d’un protocole en vertu duquel il aurait été autorisé à mener en France une vie décente, entouré de sa famille.  

 Le Gouvernement Français s’était inexplicablement laissé gagner de vitesse par Franco lors des événements dont la zone espagnole de l'Empire Chérifien venait d'être le théâtre, et il était profondément injuste à son avis, de l'en tenir responsable et d’y trouver motif à une aggravation de son sort. « L’enverrait-on au pôle sud la prochaine fois que la France aurait à se plaindre de l’Espagne »? 

Comme le rapportait M.Clauzel à qui l'on avait confié la délicate mission d'accompagner l'ancien Sultan à Madagascar, après un sursaut d’indignation, Sidi Mohammed Ben Youssef se résignait et se penchait avec fatalisme sur les détails matériels de l’organisation de son départ. 

Les explications qui lui furent alors données n'étaient pas de nature à le rassurer. 

La mise sous séquestre de ses biens laissés au Maroc, l’inscription à son passif des frais de son séjour en Corse, la perspective de se voir infligé dans l’autre hémisphère des dépenses ruineuses, achevèrent d’accabler l’ancien Sultan.  

Sidi Mohammed Ben Youssef, vêtu d’une djellaba grise, prostré, mal rasé, paraissait sensiblement plus que les 44 ans de son âge. 

S.A. Le Prince Moulay Hassan qui souffrait d’une forte angine était moins émotif que son Auguste Père. Il analysait sous l’angle juridique les conditions matérielles et morales faites à Son Auguste Père. 

La Princesse Lalla Aïcha faisait preuve du même cran que son frère aîné . 

Pour aller à Madagascar, il était nécessaire de scinder en deux l'ensemble de la famille. Sidi Mohammed, ses deux fils et au total douze personnes partirent dans un premier voyage. 

L’ancien Sultan manifestait une grande appréhension à laisser une partie des siens en Corse ; il demanda avec insistance si le reste de sa famille le rejoindrait sans faute et si la séparation serait brève. Après avoir longuement réfléchi, il décida que sa seconde épouse, enceinte de sept mois, partirait en même temps que lui. La mère des Princes, ses filles et le reste de la suite feraient partie du deuxième voyage.  

Avant que cette décision ne soit prise, le Comte Clauzel avait bien spécifié à l’ancien Sultan que l’ordre de transfert à Madagascar ne concernait que lui-même et ses deux fils. S'il avait désiré que l'une ou plusieurs de ses filles se rendissent en France pour y continuer leurs études, il était libre de le décider et il pouvait être assuré que ses filles ne seraient pas conduites malgré elles au Maroc ou remises à la nouvelle famille régnante.  

Par la suite et jusqu’au moment où M. Clauzel prit congé de lui à Madagascar, l’ancien Sultan se montra inquiet, malgré les apaisements qui lui étaient donnés, du sort de celles qu’il avait laissées en Corse. 

En fait, Paris prenait rapidement les dispositions nécessaires et les dix-huit autres membres rejoignaient Sidi Mohammed à Madagascar dix jours seulement après qu’il y fût arrivé lui-même.

Le premier voyage s’était effectué sans incident notable. La deuxième épouse du souverain avait très bien supporté le voyage. La défaillance au-dessus du Sahara d’un moteur du Skymaster de la Présidence du Conseil avait obligé tous les passagers à faire, à bord d’un avion d’Air-France, le trajet Fort Lamy-Brazzaville et à demeurer trois jours dans la capitale équatoriale française avant de poursuivre la route vers Madagascar. 

Antsirabé était une petite ville des hauts plateaux malgaches comptant 15.000 habitants dont un millier d’européens. Située à 1400 mètres d’altitude, la campagne qui l’entourait rappelait celle du centre de la France par le climat, par le paysage et aussi par la végétation à condition de substituer les rizières aux champs de blé.  

Avec son établissement thermal, son lac, ses villas pour familles modestes et peu nombreuses, cette ville, transposée dans l’hémisphère austral, représentait la parfaite villégiature française pour retraités.  

D’une manière générale les conditions de séjour de la Famille Royale pouvaient sembler idéales à condition que l’on fît abstraction du lieu d’accueil ...qui n’était autre qu’un camp militaire. 

Le Haut-Commissariat de la République Française avait prévu l’installation provisoire de Sidi Mohammed et de sa suite dans le seul immeuble suffisamment spacieux de la station thermale d’Antsirabé, à 170 Kms de Tananarive.  

Il s’agissait du Centre d’Accueil Militaire. Un grand hôtel, malheureusement délabré depuis de nombreuses années, se trouvait à proximité. Il fut convenu qu’une installation dans une aile aménagée de cet hôtel constituerait la solution la meilleure. 

La modernisation de l’hôtel Thermal d’Antsirabé avait été décidée avant qu’il ne fût question du séjour de Sidi Mohammed à Madagascar et les crédits nécessaires avaient été inscrits au budget du territoire. Dans ces conditions, l’installation de l’ancien Sultan posait moins de problèmes financiers que s’il avait fallu résoudre la question du logement des trente personnes de sa suite en l’obligeant à se rendre acquéreur, à son corps défendant, d’une propriété à Madagascar.  

Les travaux allaient durer environ un mois. L’ancien Sultan ne put donc s'y transporter que dans le courant de mars. 

Arrivé depuis cinq jours seulement dans cette paisible ville d’eaux, Sidi Mohammed semblait reprendre intérêt à l’existence, il s’occupait des détails de sa prochaine installation, il visitait les environs, accompagné des membres de sa famille, bien que ce fût en France que ce touriste, malgré lui condamné à l’exil, entretenait toujours l’espérance de voir l’aboutissement de ses voyages. 

Du point de vue de l’ordre public et de la sécurité, le Haut- Commissaire et le Directeur de la sûreté avaient été formels : la présence de l’ancien Sultan ne soulevait aucune difficulté sur le plan politique ; l’île était calme ; à la première agitation les autorités auraient demandé aussitôt l’éloignement de leur hôte.

Quant à Sidi Mohammed, qui craignait de se voir transporter dans une possession plus lointaine encore, il avait exprimé le désir de pouvoir rester à Madagascar. En tout état de cause, l’état de santé de sa jeune épouse, qui attendait un enfant dans deux mois, ne permettait pas un prochain voyage. 

Sidi Mohammed envisageait de la manière suivante la question des dépenses nécessaires à son entretien et à celui de sa famille depuis qu’il avait quitté le Maroc :  

En principe les dépenses de logement et de nourriture dans toute résidence qui lui avait été imposée, que ce soit en Corse ou ailleurs, devaient être à la charge du Gouvernement Français dont il était l’hôte. Il en eût été différemment s’il avait pu, comme il l’avait souhaité, s’installer en France à la suite d’un accord intervenu entre lui-même et le Gouvernement. C'est ainsi que n’ayant pas eu connaissance au préalable de l’arrangement financier conclu avec l’hôtel du Mouflon d’Or à Zonza, ou avec l’hôtel Napoléon Bonaparte, à l’Ile Rousse, il en déclinait toute responsabilité. 

A Madagascar ses dépenses de logement et de nourriture devaient être également à la charge du Gouvernement Français. « S’il était placé devant un fait accompli » il demandait que l’arrangement à conclure avec l’hôtel des Thermes d’Antsirabé lui soit soumis et que toute dépense soit approuvée par lui. 

Il ne voulait pas que ses frais de séjour soient réglés directement par l’administrateur-séquestre de ses biens. Il souhaitait recevoir tous les mois la somme nécessaire pour lui permettre de les régler lui-même.  

Sur le plan familial, l’ex-Sultan avait émis le souhait de pouvoir accueillir son frère, Moulay Hassan, khalifa impérial de Tiznit, si ce dernier était d’accord pour quitter le Maroc et le rejoindre. Il souhaitait également que je puisse me rendre à Madagascar pour l’accouchement de Lalla Bahia.

 
 

 

 
 

Mohammed V, Hassan II, tels que je les ai connus